1914-1918. Chevallier (G). La peur (Extraits du roman)

LA PEUR

 

Gabriel Chevallier.

 

Éditions le Passeur, 2002 (1930), 315 pages. A depuis été publié en Livre de poche.

 

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L'auteur.

Gabriel Chevallier (1895-1969) est mobilisé dès 1914. Il est blessé un an plus tard mais retourne au front où il y reste jusqu'à l'armistice.

Revenu à la vie civile, il exerça divers métiers (journaliste, dessinateur, affichiste ..) et écrivit de nombreux romans dont le fameux Clochemerle qui le fit connaître auprès d'un large public.

 

Le livre.

Publié en 1930, ce roman raconte la terrible expérience des combattants de 14/18 face à la férocité et l'inutilité de la guerre à laquelle ils doivent participer malgré eux.

Ce livre au ton cynique et réaliste n'avait pas été réédité depuis 1951.

 

Extrait n°1. (pp 11-13).

« Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l'Europe, et la France insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances. Le ciel était d'un bleu sans nuages, d'un bleu optimiste, terriblement chaud : on ne pouvait redouter qu'une sécheresse (….)

Sur toutes les mairies, on pose l'affiche (…). Toute la France est devant l'affiche et lit : Liberté, Egalité, Fraternité, Mobilisation générale (….). Dans les rues grouillantes, les hommes, les femmes, bras dessus, bras dessous, entament une grande farandole étourdissante, prive de sens, parce que c'est la guerre, une farandole qui dure une partie de la nuit qui suit ce jour extraordinaire où l'on a collé l'affiche sur les murs des mairies.

Ça commence comme une fête.

Les cafés, seuls, ne ferment pas. »

 

Extrait n°2. (pp 13-14).

« La guerre ! Tout le monde s'y prépare. Tout le monde y va (….). Nous étions loin de penser à la guerre. Pour l'imaginer, il faut nous reporter à l'Histoire (…). Elle nous rassure. Nous y trouvons un passé de guerres brillantes, de victoires, de mots historiques, animé de figures curieuses et célèbres. »

 

Extrait n°3. (pp 15).

« Les hommes sont les bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu'on leur raconte, ce qu'on leur enseigne (…). Les hommes sont des moutons, ce qui rend possible les armées et les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité (….).

On dit aux Allemands : « En avant pour la guerre fraîche et joyeuse ! (….) Et les bons Allemands paisibles (….) se sont ébranlés pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces.

On dit aux Français : « On nous attaque. C'est la guerre du Droit et de la Revanche. A Berlin ! » Et les Français pacifistes (….) ont interrompu leurs rêveries de petits rentiers pour aller se battre. Il en a été de même pour les Autrichiens, les Belges, les Anglais, les Russes, les Turcs et ensuite les Italiens. En une semaine vingt millions d'hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, à gagner de l'argent, à préparer l'avenir, ont reçu la consigne de tout interrompre pour aller tuer d'autres hommes. »

 

Extrait n°4. (pp 16-17).

« J'y suis allé contre mes convictions, mais cependant de mon plein gré, non pour me battre, mais par curiosité, pour voir.

Par ma conduite, je m'explique celle de beaucoup d'autres, surtout en France (….). L'impulsion donnée aux initiatives individuelles, un besoin de briser les choses, de sauter les palissades et de violer les lois, rendirent au début, la guerre acceptable. On la confondit avec la Liberté (….). On avait changé les trajets quotidiens de la vie. Les hommes cessaient d'être des employés, des fonctionnaires, des salariés, des subordonnés, pour devenir des explorateurs et des conquérants (…..) Chacun faisait confiance à sa destinée, on ne pensait à la mort que pour les autres. »

 

Extrait n°5. (pp 35).

« Notre arrivée dans le cercle enchanté fut une désillusion. A notre descente du train, en pleine campagne, nous dûmes fournir une longue étape sous la pluie, pendant laquelle nos beaux équipements, nos sacs complets, nos cartouches et nos outils nous pesèrent lourdement. »

 

Extrait n°6. (pp 38).

« Pendant plusieurs semaines, on nous promena dans toutes les directions. Nous faisions la cuisine en plein air, et nous logions sous la tente. Je me souviens surtout de deux marches. L'une de jour, pendant laquelle nous fûmes victimes de la grosse chaleur. Notre Bataillon se désagrégea entièrement et sema le long des routes des groupes d'hommes boiteux, et comme frappés d'insolation, qui se traînaient avec effort, s'étendaient dans les champs et assaillaient les convois pour se faire transporter. Fidèle à mon principe, j'avais quitté les rangs dès le début. Sachant que je ne pourrais aller jusqu'au bout, je me disais que mieux valait ne pas attendre d'être épuisé. Cette étape sur la fin, ressembla à une déroute.

La seconde marche dura douze heures et eut lieu pendant la nuit. Nous partîmes à l'improviste. Tout le bataillon somnolait et nous et nous marchions les yeux fermés, buttant les uns dans les autres. A chaque halte, nous nous endormions sur les talus. Les marches de nuit sont terribles parce que rien n'accroche le regard et ne distrait l'esprit qui détourne à son tour le corps de sa fatigue. »

 

Extrait n°7. (pp 39)

« C'est le lendemain que, ressentant une démangeaison, je glissai ma main dans mon pantalon où quelque chose de mou s'incrusta sous mon ongle. Je retirai mon premier pou, blafard et gras, dont la vue me contracta de dégoût (….). L'insecte avait déjà des compagnons et, dans les coutures, je découvris les points blancs de leurs œufs. »

 

Extrait n°8. (pp 42).

« J'ai remarqué souvent qu'au front l'ennui et la misère des hommes se changeaient en colère au moindre prétexte, car, ne sachant à qui s'en prendre, ils se tournaient sauvagement les uns contre les autres. L'excès de souffrance les portait à cette extrémité. »

 

Extrait n°9. (pp 45).

« On gagne une guerre avec une idée (…). La bravoure est une vertu subalterne, l'intelligence est une vertu de chef. Il manque une intelligence qui s'élève au dessus des autres. Le génie bouscule les principes, il invente (…). Il n'existe aujourd’hui que des spécialistes, dont l'esprit est faussé par des doctrines, une longue déformation professionnelle (….). Les généraux étaient comme des diplômés sortant d'une école : de la théorie et pas de pratique. Ils sont venus à la guerre avec un matériel moderne et un système militaire qui retardait d'un siècle. Ils apprennent maintenant, ils expérimentent sur nous. »

 

Extrait n°10. (pp 52-53).

« Il s'agissait de creuser des « sapes russes » en vue de la prochaine offensive, désormais imminente. On nommait ainsi des boyaux souterrains, étroits et bas, partant perpendiculairement de notre tranchée, pour s'avancer d'une vingtaine de mètres en direction de la ligne ennemie, qu'on ne déboucherait qu'au dernier moment. Un technicien inconnu avait imaginé ce procédé qui devait permettre à nos vagues d'assaut, progressant à couvert, de surgir près des positions allemandes et d'éviter qu'on eût à retirer les fils de fer afin de ne pas donner l'éveil (…).

Ce travail était long et fatiguant. Un seul homme, a demi courbé, avançait à la pioche, et les suivants se passaient des sacs remplis de terre, que les derniers allaient vider dans les secondes lignes, pour dissimuler les déblais. »

 

Extrait n°11. (p 53).

« En première ligne on ne rencontrait que des hommes boueux aux gestes lents de paysans (…). Ils mangeaient avec une grande attention (…). Ils demeuraient des heures entières derrière un créneau, sans parler, fumant la pipe et répondant par des injures aux éclatements les plus proches. »

 

Extrait n°12. (p 55)

« Le torse nu, nous visitions notre linge, afin de tuer les poux qui nous dévoraient (…). Cette chasse faisait partie de nos travaux les plus urgents. Nous y consacrions une heure de notre repos et une grande attention dont dépendait notre sommeil.

Un jour, au milieu de cette occupation, un gros fusant éclata juste au dessus de notre escouade, nous enveloppa de son haleine chaude et de sifflements stridents. Les éclats crépitèrent, sans nous atteindre, par miracle. »

 

Extrait n°13. (pp 56-57).

« Le soleil venait de disparaître, il régnait sur le champ de bataille un calme d’angélus et nous attendions la section de relève en roulant des cigarettes. Les obus ravagèrent ce silence en un instant. Ils nous assaillirent à coups pressés, bien réglés sur nous, ne tombant pas à plus de cinquante mètres. Parfois si près qu'ils nous recouvraient de terre et que nous respirions leur fumée (…). Enfin la relève arriva. Mais le tir nous poursuivit ; nous courions et je me trouvais le dernier dans la section. Des obus passèrent bas, au dessus de moi, et éclatèrent juste en avant. Au premier détour, je tombai sur deux hommes étendus dans leur sang qui avaient, pour appeler, ces visages d'enfants battus et suppliants qu'on voit aux êtres que le malheur vient de frapper, et j'enjambai en frissonnant leurs cris affreux. Ne pouvant rien pour eux, j'accélérai ma course pour les fuir. »

 

Extrait n°14. (p 69).

« Une salve si directe qu'elle nous surprit debout, monta de la terre comme un volcan, nous rôtit la face, nous brûla les yeux, tailla dans notre colonne, comme dans la propre chair de chacun de nous. La panique nous botta les fesses. Nous franchîmes comme des tigres les trous d'obus fumants, dont les lèvres étaient des blessés, nous franchîmes les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles et qui touchent aux entrailles, nous franchîmes la pitié, l'honneur, la honte, nous rejetâmes tout ce qui est sentiment, tout ce qui élève l'homme, prétendent les moralistes, ces imposteurs qui ne sont pas sous les bombardements et exaltent le courage ! Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le corps gouvernait, la peur commandait. »

 

Extrait n°15. (p 70).

« Des obus fouillaient la nuit, et nous allions dans leur direction. Nous nous engageâmes sous ce nouveau tir. Les gros fusants, méthodiques et précis, éclataient de minute en minute, à vingt mètres au dessus du boyau, et dispersaient sur nous leur gerbe furieuse. Chaque fois nous plongions dans la boue et nous attendions, contractés, que la détonation fixât notre sort. »

 

Extrait n°16. (p 72).

« Subitement, le soldat qui me précédait s'accroupit, se traîna sur les genoux pour passer sous un encombrement de matériaux. Je m'accroupis derrière lui. Quand il se releva, il démasqua un homme de cire, étendu sur le dos, qui ouvrait une bouche sans haleine, des yeux sans expression, un homme froid, raidi, qui avait du glisser sous cet illusoire abri de planches pour mourir. Je me trouvai brusquement nez à nez avec le premier cadavre récent que j'eusse vu de ma vie. Mon visage passa à quelques centimètres du sien, mon regard rencontra son effrayant regard vitreux, ma main toucha sa main glacée, assombrie par le sang qui s'était glacé dans ses veines (…). Mais ce mort était comme le gardien d'un royaume de morts. Ce premier cadavre français précédait des centaines de cadavres français. La tranchée en était pleine (…). Des cadavres dans toutes les postures, ayant subi toutes les mutilations, tous les déchirements et tous les supplices. »

 

Extrait n°17. (p 72)

« Le corps de l'homme mort est un objet de dégoût insurmontable pour celui qui vit, et ce dégoût est bien la marque de l'anéantissement complet. »

 

Extrait n°18. (p 73)

« J'aperçus de loin le profil d'un petit homme barbu et chauve, assis sur la banquette de tir, qui semblait rire. C'était le premier visage détendu, réconfortant, que nous rencontrions, et j'allais vers lui avec reconnaissance me demandant : « Qu'a t'il à rire de la sorte ? » Il riait d'être mort ! Il avait la tête tranchée très nettement par le milieu. En le dépassant je découvris, avec un mouvement de recul qu'il manquait la moitié de ce visage hilare, l'autre profil. La tête était complètement vide. La cervelle, qui avait roulé d'un bloc, était posée bien proprement à côté de lui, comme une pièce chez le tripier, près de sa main qui la désignait. Ce mort nous faisait une farce macabre. De là peut-être son rire posthume. »

 

Extrait n°19. (p 76).

« Le tir nous avait surpris à un carrefour repéré. Nous nous glissâmes dans une sape russe pour nous abriter des éclats (…). Nous demeurâmes dans cette sape trois jours et deux nuits (…) Dans ce boyau souterrain d'une vingtaine de mètres , nous étions vingt hommes, le menton sur les genoux, qui ne sortaient que pour satisfaire leurs besoins (…) Nous ne recevions aucun ravitaillement. Nous mangeâmes nos vivres de réserve, et quelques hommes qui allaient de nuit fouiller les sacs des morts, rapportèrent des biscuits et du chocolat. Mais nous étions dévorés par la soif (…). Quelques hommes pourtant burent de l'eau puisée dans les flaques où baignaient les cadavres. Nous nous arrangeâmes aussi pour dormir et éviter les crampes. Chacun de nous, entre ses jambes écartées, fit place à son voisin. Nous étions disposés comme des rameurs. La nuit, toute la rangée s'inclinait en arrière et les ventres servaient d'oreiller aux têtes. »

 

Extrait n°20. (p 77).

« Une pluie fine se mit à tomber et nous pénétra. La boue recouvrait nos pieds et les maintenait si fortement collés au sol que, pour les retirer, nous devions saisir une de nos jambes à deux mains. »

 

Extrait n°21. (p 78).

« Dès qu'un bataillon était hors de combat, on faisait avancer le bataillon suivant pour attaquer, sur le même terrain couvert de nos blessés et de nos morts, après une préparation d'artillerie insuffisante, qui était plutôt pour l'ennemi un signal qu'une destruction. L'inutile victoire qui consistait à enlever un élément de tranchée allemande se payait d'un massacre des nôtres. »

 

Extrait n°22. (p 80)

« Je démonte mon fusil, je le nettoie avec soin, je le graisse et l'enveloppe d'un chiffon. Je vérifie aussi ma baïonnette (….). Je n'ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant je dois attaquer. Ma seule idée : Passer à travers les tirs de balles, de grenades et d'obus, en réchapper, vainqueur ou vaincu. D'ailleurs : être vainqueur, c'est vivre. C'est aussi la seule idée de tous les hommes qui m'entourent. »

 

Extrait n°24. (p 82).

« Le caporal me tend une brassée de journaux :

  • Lis nous les nouvelles.

- Vas y pour les bobards ! Approuvent les autres (…) Je parcours les colonnes signées de noms illustres, d'académiciens, de généraux en retraite, même de gens d'église, et j'en détache ces rares, ces précieuses fleurs de prose.

« O morts, que vous êtes vivants. »

« La gaieté règne dans les tranchées. »

« je puis maintenant vous suivre à l'assaut : je puis constater la joie qui vous prend au moment de l'effort suprême, extase, transfert de l'âme, vole de l'esprit qui ne s'appartient plus. » »

 

Extrait n°25. (p 86 sq).

« Je suis soulevé, sourd, aveuglé par une fumée, traversé par une odeur aiguë. Des griffes me labourent, me déchirent. Je dois crier sans m'entendre.

Ma pensée jette cette lueur dans mon obscurité : tes jambes sont arrachées ! Pour un début. Mon corps s'élance et court. L'explosion l'a déclenché comme une machine (…..)

Je sais plus si je souffre, ni où. J'ausculte mon corps, je le tâte dans l'ombre. Je rencontre ma main gauche qui ne répond plus à ma pression (…) Bon je suis blessé, j'ai le droit de partir (…) Il s'agit maintenant de gagner l'arrière (…) Peu à peu je me refroidis. Mes jambes se raidissent et je boite du pied droit, qui me fait mal. J'avance péniblement, à travers le lacis des boyaux sombres et déserts (….) A ma montre : trois heures du matin (…) Une croix rouge. Je descends dans une cave. Le major me panse sommairement, s'étonne du nombre d'éclats que j'ai reçu (….) Il est plus de 6 heures (….). A ma gauche je reconnais le jeune sous-lieutenant qui commandait notre section. De sa bouche molle sort une plainte monotone et faible de petit enfant. Il agonise. C'était un brave garçon et tout le monde l'aimait (….).

Dehors, de nouveaux blessés arrivent constamment qui attendent sous la pluie, pour entrer, que nous devenions des cadavres. (…..). Dès que ces râles ne sont plus que des balbutiements, qui indiquent que le moribond est au seuil du néant, on sort l'homme qui achèvera de mourir dehors, aussi bien, et l'on apporte à sa place un autre blessé qui a des chances de vivre (….) Tout ce qui est mort est indifférent. S'attendrir serait s'affaiblir (….)

Le train sanitaire roulait depuis une heure, nous ramenant à l'intérieur. Dans le wagon à bestiaux aménagé avec des couchettes, nous étions douze blessés fiévreux, fatigués d'avoir attendu plusieurs jours déjà sur un brancard, de poste de secours en poste de secours. Quelques uns étaient atteints sérieusement et souffraient cruellement (….)

Une dizaine de points, à l'encre rouge, indiquent les blessures de ce corps : mon corps. Au poignet gauche, au thorax, aux jambes, au pied droit. « Rien dans la tripe, ni dans le buffet. Bonne affaire. » m'avait dit le petit major dans la cave de la Targette (…)

Je suis bien. Je coupe à la campagne d'hiver, et la guerre va sûrement finir. Je suis heureux : j'ai sauvé ma peau.

La grenade m'avait criblé d'éclats (….) Presque tous sont demeurés à fleur de peau, et maintenant encore, après quelques semaines, si je presse fortement ces boutons qui me viennent dans le milieu du corps ils suppurent une parcelle de métal très aiguë. Il doit en rester pas mal d'autres, car, en changeant de position, il m'arrive de sentir une brusque piqûre comme lorsqu'on s'assied sur une épingle. »

 

Extrait n°26. (p 105).

« Nous parlons souvent de la guerre. Tous ceux qui ne sont pas touchés sérieusement affirment qu'elle ne doit pas durer longtemps. Nus espérons moins un dénouement triomphal que la fin, qui nous rendra la sécurité. Y retourner est un programme qui nous glace d'horreur et nous refusons de l'envisager. L'avenir nous offre un délai, variable selon notre cas, qui comprend : la guérison à l'hôpital, la convalescence, la permission et un stage au dépôt. De quatre à six mois pour la plupart. »

 

Extrait n°27. (p 106).

« Tous les pessimistes étaient des mutilés. Il leur est trop cruel de penser qu'ils ont perdu un membre juste au dernier moment, qu'avec un peu de chance ils auraient pu revenir intacts. Ils préfèrent croire que la mutilation leur a non seulement assuré la vie, mais qu'elle leur épargnera des années de souffrance. »

 

Extrait n°28. (p 117).

« Une infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les conversations commencèrent.

- Qu'avez vous fait à la guerre ?

- Eh bien ! J'ai marché le jour et la nuit, sans savoir ou j'allais. J'ai fait l'exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J'ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter.... voilà.

- C'est tout ?

- Oui c'est tout …. ou plutôt, non, ce n'est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J'AI EU PEUR.

J'ai du dire quelque chose d'obscène, d'ignoble. Elles poussent un léger cri, indigné, et s'écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages (…)

- Vous êtes peureux, Dartemont ? (….)

- En effet je suis peureux, Mademoiselle. Cependant je suis dans la bonne moyenne.

- Vous prétendez que les autres aussi avaient peur ?

- Oui.

- C'est la première fois que je l'entends dire et je l'admets difficilement : quand on a peur, on fuit. (…)

- Tranquillisez vous, on ne fuit pas à la guerre. On ne peut pas ….

- Ah ! On ne peut pas.... Mais si on pouvait ?

- Si on pouvait ?.... Tout le monde foutrait le camp (…)

- Et les officiers ? …. On a vu des généraux charger en tête de leur division.

- Oui, ça c'est dit …. Ils ont marché une fois pour crâner, pour épater la galerie (….) Une fois mais pas deux ! Quand on a tâté des mitrailleuses en rase campagne, on ne ramène pas ses os devant ces engins pour le plaisir …... Soyez assurées que si les généraux faisaient partie des vagues d'assaut on n'attaquerait pas à la légère (…..)

- Ne vous frappez pas, Mademoiselle, on exagère. Nous avons tous « vaillamment fait notre devoir ». Ce n'est pas si terrible maintenant que nous commençons d'avoir des « tranchées couvertes » avec le confort moderne. Il manque encore le gaz pour la cuisine, mais nous avons déjà le gaz pour la gorge. Nous avons l'eau courante tous les jours de pluie, des édredons piqués d'étoiles la nuit, et quand le ravitaillement n’arrive pas, on s'en balance : on bouffe du Boche ! »

 

Extrait n°29. (p 123).

« Mais la peur n'est pas honteuse : elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n’est pas fait. Peu y échappent. Nous pouvons bien en parler puisque cette répulsion nous l'avons souvent surmontée, puisque nous avons réussi à la dissimuler à ceux qui étaient près de nous et qui comme nous l'éprouvaient (….) Ce qui nous a tant épuisé, c'est justement cette lutte de notre esprit discipliné contre notre chair en révolte, notre chair étalée et geignante qu'il fallait rosser pour la remettre debout … Le courage conscient, Mademoiselle, commence à la peur. »

 

Extrait n°30. (p 134).

« Il existe entre nous une solidarité formelle : dans la tranchée chacun doit faire son travail, mais nous considérons que chacun est libre de se tirer du front, que les moyens ne nous regardent pas, et que nous félicitons celui qui y réussit. »

 

Extrait n°31. (p 151).

«  Consulté sur les événements, j'ai l'habitude funeste, insociable, de les montrer tels qu'ils me sont apparus. Ce goût de la vérité est incompatible avec les usages policés (…)

Les gens de l'arrière aiment à se représenter la guerre comme une fameuse aventure, propre à distraire les jeunes, une aventure qui comporte bien quelques risques, mais compensés par des joies : la gloire, des bonnes fortunes, l'absence de soucis. Cette conception commode tranquillise les consciences, légitime les profits et permet de dire en outre ; notre cœur souffre, en se tenant les pieds au chaud.

 

Extrait n°32. (p 152).

« J'ai bien senti qu'il eût été poli, lorsqu'on m'offrait un excellent repas dans une maison luxueuse de mettre tout le monde à l'aise en déclarant que nous faisions notre affaire de la victoire et que tout là-haut se passait très gaiement (….)

Mais je n'ai pas relaté d'exploits dont les Allemands eussent fait tous les frais, j'ai glacé les conversations les plus habiles. Je me suis conduit en individu mal élevé, je me suis rendu insupportable, et l'on me voit partir sans regrets. »

 

Extrait n°33. (p 165).

« Trois Allemands ont sauté dans notre tranchée et assailli une sentinelle isolée qui, bien que surprise a crié pour jeter l'alarme (….). Chassignole est accouru, en lançant ses fameuses grenades, son arme favorite. Les assaillants ont pris peur, regagné précipitamment le talus et disparu dans la nuit (….). Les Allemands avaient trouvé le point faible de notre dispositif. Il est probable que leurs patrouilleurs, depuis plusieurs nuits, observaient les mouvements de nos relèves. D'ailleurs nous sommes imprudents ; les sentinelles font du bruit et allument leur cigarette sans précautions. »

 

Extrait n°34. (p 166).

« Nous avons décidé de fêter le 14 juillet. Les troupes ont déjà reçu de la République un cigare, une orange et une bouteille de vin mousseux pour 4 hommes, mais nous souhaiterions mieux que ces maigres agapes. Le lieutenant a imaginé d'organiser cette nuit un feu d'artifice avec des fusées éclairantes (….) Au fond il s'agit moins d'une manifestation patriotique que de rompre pour quelques instants la monotonie de notre vie (…..)

Douze fusées sont disposées en demi-cercle contre le parapet. A dix heures exactement nous y mettons le feu (…..) Quelques fusées nous répondent des lignes. Nous regardons avec étonnement un paysage lunaire, tout nouveau et nous crions, après avoir compté jusqu'à trois « Vive la France ». Mais nos cris se perdent dans le cirque des montagnes massées dans l'ombre et ne reçoivent aucun écho. Les fusées meurent, et notre joie artificielle s'éteint avec elles. Les tranchées allemandes sont muettes, le silence et l’obscurité recouvrent la terre. Nous sommes déçus. La fête est finie. »

 

Extrait n°35. (p 167).

« Dans ce secteur, nous sommes envahis par la paperasserie. Les gens de l'arrière nous criblent de notes, et il ne se passe pas de jour que la compagnie ne doive fournir au bataillon des états urgents, relatifs aux vivres de réserve, aux stocks de munitions, à l'habillement, aux spécialistes aptes à tel ou tel emploi, aux pères de tant d'enfants etc... »

 

Extrait n°36. (p 168).

« Un soldat juge avec son expérience du feu et sait que la conduite d'une unité résulte généralement de la situation où on l'a placée, en dehors de toute considération touchant la valeur des combattants. »

 

Extrait n°37. (p 169).

« Les rescapés qui ont tous un lourd passé de dangers et d'émotions surhumaines, parlent de Verdun avec une terreur spéciale. Ils disent qu'à leur retour, ils sont restés plusieurs jours avant de pouvoir manger normalement, tellement leur estomac était serré, tellement ils avaient pris le dégoût de tout. Ils ont conservé de là-bas aucun souvenir qui ne soit d'épouvante et d'égarement. »

 

Extrait n°38. (p 171).

« Contre les mitrailleuses, rien à faire (…). Une fois nous étions trois mitrailleuses embusquées derrière des troncs d'arbres, à la lisière d'une forêt, sur une petite hauteur. Nous avons tiré jusqu'à la gauche sur des bataillons qui débuchaient à quatre cents mètres (…) Les Boches, affolés, ne pouvaient pas se dégager de notre barrage, les corps s'entassaient les uns sur les autres. Nos servants tremblaient et voulaient se sauver. Nous avons pris peur à force de tuer. »

 

Extrait n°39. (p 172).

« Pendant que les Boches se tâtaient, on démarrait. C'est le plus culotté qui fait peur à l'autre, celui qui a le plus peur est foutu. Faut pas réfléchir dans ces cas là. La guerre c'est du bluff. »

 

Extrait n°39a. (p 172).

« Les torpilles et les crapouillots sont des projectiles sournois qui provoquent un ébranlement terrible, dû à leur charge considérable d'explosif. Ils ne sont pas précédés du sifflement de l'obus, qui prévient. Le seul moyen de s'en préserver est de les découvrir dans le ciel, après le faible coup de départ, et de repérer à peu près leur point de chute pour se sauver. La nuit c'est une hantise qui rend ce procédé de combat le plus démoralisant de tous. »

 

Extrait n°40. (p 173).

«  Le moyen le plus simple d'attraper une bonne blessure était, au début, d'appliquer sa main contre un créneau repéré. On en avait usé en différents endroits. Mais les balles dans la main gauche surtout, très rapidement, ne furent plus admises. Un autre moyen consiste à armer une grenade et à tenir sa main derrière un pare éclats : l'avant bras est arraché. Il paraît que des hommes y ont eu recours. On ne saurait nier que pour consommer cette lâcheté il ne faille un certain courage et un terrible désespoir. »

 

Extrait n°41. (p 173).

« Les soldats parlent de ces choses simplement, sans approuver ni blâmer, parce que la guerre les a habitués à trouver naturel ce qui est monstrueux. A leur sens, la suprême injustice est que l'on dispose de leur vie sans les consulter, qu'on les ait amenés ici avec des mensonges. Cette injustice légalisée rend caduques toutes les morales et ils estiment que les conventions édictées par les gens de l'arrière, en ce qui concerne l'honneur, le courage, la beauté d'une attitude, ne peuvent les concerner, eux, gens de l'avant. »

 

Extrait n°42. (p 174).

« La notion du devoir varie avec les échelons, les grades et les dangers. Entre soldats, elle se ramène à une simple solidarité d'homme à homme, dans le trou d'obus ou la tranchée, une solidarité qui n'envisage pas l'ensemble ni le but des opérations, ne s'inspire pas de ce qu'on est convenu d'appeler l'idéal, mais des nécessités du moment. Telle, elle suscite des dévouements et des hommes risquent leur vie pour secourir des camarades. A mesure qu'on retourne vers l'arrière, la notion du devoir se sépare du risque. Dans les grades très élevés, elle devient toute théorique, pur jeu de l'intelligence. Elle s'allie au souci des responsabilités, de la réputation et de l'avancement, elle confond le succès personnel avec le succès national, qui s'opposent chez le combattant. Elle s'exerce autant contre les subordonnés que contre l'ennemi. »

 

Extrait n°43. (p 179).

« D'une façon générale nos abris sont toujours inférieurs aux abris allemands. C'est probablement une conséquence de l’esprit offensif. Nos troupe ont toujours considéré qu'elles tenaient les tranchées provisoirement et qu'il était inutile d'y faire de gros travaux (….). La ligne allemande est très rapprochée de la nôtre : de vingt à trente mètres. A un certain endroit, l'intervalle empêche d'établir des défenses artificielles solides. »

 

Extrait n°44. (p 180).

« Le front de la compagnie est gardé par 8 postes de sentinelles doubles, soit seize hommes, sur une longueur de 5 à 6 cents mètres. »

 

Extrait n°45. (p 181).

« Nous ne faisons ici qu'une petite guerre, une guerre de convention, réglée de part et d'autre par des accords tacites (…) Nous essuyons de rares rafales d'obus (….) Nous recevons aussi quelques grenades à main et à fusil, auxquelles nous répondons mollement avec le désir de ne pas envenimer les choses. Sur des positions si rapprochées, si étroites, l’activité deviendrait vite très meurtrière. Or nous ne prenons jamais initiative de l'activité. Le régiment fait son travail honnêtement, mais se garde du zèle comme de la peste. »

 

Extrait n°46. (p 185).

« Environ deux fois par mois, nos secteurs sont ravagés par des coups de main. L'artillerie et les canons de tranchée, en concentrant leurs feux sur un espace réduit, obtiennent une densité qui les rend écrasants (….) A la faveur de l’affolement, couverts par la fumée, des détachements pénètrent dans les lignes adverses, avec mission de ramener des prisonniers (….) Une troupe dite « groupe franc » d'une cinquantaine d'hommes, tous volontaires, sous le commandement d'un sous-lieutenant, est spécialisée dans ces petites attaques. Ces hommes vivent à part dans la forêt exempts de tous travaux. Ils descendent fréquemment (dans une auberge). Cette auberge retentit de leurs disputes, de leurs querelles avec les artilleurs, qui se terminent souvent par des coups de revolver ou de couteau, lorsqu'ils sont ivres. On ferme les yeux sur leurs exploits, à cause de leur mission dangereuse. On comprend qu'un bon guerrier doit être un peu bandit. »

 

Extrait n°47. (p 191).

« Le bataillon remonte au secteur, après une quinzaine de repos que nous avons passé au village de Laveline dans la vallée. »

 

Extrait n°48. (p 195).

« Pour les hommes de lignes, ils ne craignent plus rien de personne, en vertu de cette constatation : « on ne peut pas nous mettre plus en avant. »

 

Extrait n°49. (p 197).

« La garde constitue notre principal service, un service très dur. Du crépuscule à l'aube, nous devons assurer quatorze heures de garde, en sentinelle double, soit sept heures par équipe. Toutes les deux heures notre sommeil est coupé. La température a encore baissé. Elle oscille, la nuit entre -25 et -30 degrés. Les veilleurs entretiennent le feu dans l'abri, mais le poêle ne marche qu'en étant constamment rouge. Ainsi nous passons sans transition de la température intérieure, 25 degré de chaleur, à la température extérieure, pour nous immobiliser dans le boyau, à l’affût d'un ennemi qui ne peut venir et ne pense, lui aussi, qu'à se chauffer. Et comme nous devons, en première ligne, dormir vêtus et équipés, nous supportons cette saute de cinquante degrés, sans autre protection supplémentaire que la couverture que nous tenons serrée contre nous. »

 

Extrait n°50. (p 198).

« Nous luttons contre le froid comme nous pouvons. La bise nous larde, nous taillade de ses tranchants d'acier. Notre calot nous protège les oreilles et le front, un cache nez nous entoure le bas du visage, nous ne découvrons que nos yeux, dont la cornée est glacée, qui enregistrent des images floues, comme si nous les tenions sous l'eau. Sur cet édifice de chiffons est juché notre casque, comme un toit de tôle branlant, et, par dessus encore, parfois, la couverture qui retombe sur nos épaules, formant guérite. On nous a munis de bottes montantes en caoutchouc, avec chaussons de feutre. Mais ces bottes sont malsaines, conservant l'humidité de la transpiration et provoquent des chutes sur la neige glissante. J'ai trouvé un autre moyen de défense, moins efficace mais suffisant, à condition de sautiller sur place de temps à autre. Je conserve mes souliers et je glisse mes jambes dans des sacs à terre, que j'attache au genou. Avec d'autres sacs dont j'ai décousu le fond, je me suis confectionné des cuissards. Cet équipement à l'avantage de donner une meilleure adhérence sur la glace ; il permet de courir, et le sais que courir est de première nécessité pour un combattant, qui doit toujours envisager de se replier rapidement. Aux mains, je porte trois paires de gants superposées. »

 

Extrait n°51. (p 199-201).

« Les hommes respectent un chef dont la sévérité s'exerce dans des circonstances graves et qui paie de sa personne, mais ils méprisent profondément celui qui les persécute sans avoir fait ses preuves. (…)

Notre pire ennemi est notre capitaine. Nous le redoutons plus que les patrouilleurs allemands (…). Il a obtenu, avec sa tyrannie, ce résultat stupide, que nus détournons notre attention des gens d'en face pour la reporter dans notre propre camp. (….)

Une sourde haine gronde contre cet homme qui devrait nous aider à supporter nos misères et nous fait plus souffrir que l'ennemi. Les soldats le tueraient plus volontiers qu'un allemand, avec plus de raisons, pensent-ils . « 

 

Extrait n°52. (p 211-212).

« Les Boches ont repris leurs anciennes positions, sans résistance de notre part. S'ils avaient attaqués sérieusement à leur tour, ils nous chassaient du Chemin des Dames (…)

Un vrai désastre ? (….)

Une affaire honteuse, une entreprise à ruiner l'armée française.

A ton avis, c'est ce désastre qui a provoqué les mutineries ?

Sans aucun doute (…)

Quand on a voulu les faire attaquer de nouveau, les poilus se sont sentis perdus, jetés à la boucherie par des incapables qui s'entêtaient. La chair à canon s'est révoltée, parce qu'elle avait trop pataugé dans les plaques de sang et qu'elle ne voyait pas d'autre moyen de se sauver. »

 

Extrait n°53. (p 225).

« Depuis Verdun le pilonnage par l'artillerie est devenu la méthode courante (…) ceux qui sont épargnés sont frappés d'une sorte de folie. Je ne connais pas d'effet moral comparable à celui que provoque le bombardement dans le fond d'un abri. La sécurité s'y paie d'un ébranlement, d'une usure des nerfs qui sont terribles (..). Il faut lutter contre la peur aux premiers symptômes, sinon elle vous envoûte, on est perdu, entraîné dans une débâcle que l'imagination précipite avec ses inventions effrayantes. Les centres nerveux, une fois détraqués, commandent à contretemps et trahiraient même l'instinct de conservation par leurs décisions absurdes. »

 

Extrait n°54. (p 234-236).

« Attention, les gars, on y va …

Les secondes suprêmes, avant le saut dans le vide, avant le bûcher.

En avant !

La ligne ondule, les hommes se hissent. Nous répétons le cri : »En avant ! » de toutes nos forces, comme un appel au secours. Nous nous jetons derrière notre cri, dans le sauve qui peut de l'attaque.

Debout sur la plaine.

L'impression d'être soudain nu, l'impression qu'il n'y a plus de protection (…)

Notre vie à pile ou face ! Une sorte d'inconscience. La pensée cesse de fonctionner, de comprendre (….). Des hommes tombent, s'ouvrent, se divisent, s'éparpillent en morceaux. Des éclats nous manquent, des souffles tièdes nous dominent. On entend les chocs des coups sur les autres, leurs cris étranglés. Chacun pour soi. Nous courons, cernés. La peur agit maintenant comme un ressort, décuple les moyens de la bête, la rend insensible (…)

Où aller ? En avant ! Là est le salut ! Nous attaquons pour conquérir un abri. La machine humaine est déclenchée, elle ne s'arrêtera que broyée (….)

La vue des hommes nous soulève de colère. Notre peur, en cet instant, se transforme en haine, en désir de tuer (…). Nous arrivons. Les Allemands gesticulent. Ils quittent leur tranchée et se sauvent obliquement vers un boyau. Quelques acharnés tirent encore. J'en aperçois un, menaçant.

Vache ! J'aurai ta peau (….)

Je saute dans la tranchée à côté de l'Allemand, qui me fait face. Il lève un bras, ou deux, je ne sais pas, ni dans quelle intention. Mon corps lancé plonge, casque en avant, avec une force irrésistible, dans le ventre de l'homme gris qui tombe à la renverse. Sur ce ventre encore, je saute, talons joints, de tout mon poids (…).

Devant moi, un second allemand, béant de peur, les mains ouvertes à hauteur d'épaules. Bien ! Il se rend, laissons le tranquille (…)

Je fixe le prisonnier, ma rage subitement calmée, ne sachant que faire. A ce moment, une baïonnette lancée violemment de la plaine, lui traverse la gorge, s'enfonce dans la paroi du boyau, la crosse du fusil portant sur le parapet. Un de nos hommes suit l'arme (….)

Notre vague a envahi la tranchée en hurlant (…) Un autre me prend le bras, m’entraîne et me dit fièrement, en me montrant un cadavre :

Regarde le mien !

C'est la réaction. L'excès d'angoisse nous a donné cette joie féroce. La peur nous a rendus cruels. Nous avons besoin de tuer pour nous rassurer et nous venger. Pourtant les Allemands qui ont échappé aux premiers coups s'en tireront indemnes. Nous ne pouvons nous acharner sur ces ennemis désarmés. »

 

Extrait n°55. (pp 238-239).

« …. des nôtres, qui ont repris conscience de la réalité avec la douleur, sont étendus et poussent leurs plaintes animales. Ils appellent pour qu'on ne les laisse pas mourir seuls, sur ce plateau (…)

Mais on ne pourra les secourir qu'à la nuit. Les moins atteints se traînent sur leurs membres brisés avec cette énergie désespérée que donnent l'horreur du champ de bataille et le manque de secours. L'un dans un trou d'obus, achève de trancher avec son couteau les derniers lambeaux de chair retenant son pied, qui l'entravait en s'accrochant aux aspérités du sol (…) D'autres enfin sont aplatis, calmés, sans importance : mort, de simples plaques d'identité qu'on détachera de leur poignet pour en dresser des listes. »

 

Extrait n°56. (p 255).

« Parce qu'il se sent gonflé de plénitude physique, un homme passe la tête par dessus la tranchée, et une balle le tue. Un bombardement de plusieurs heures ne fera que quelques victimes, et un seul obus tiré par désœuvrement, par distraction, tombe au milieu d'une section et l'anéantit. Un soldat est redescendu de Verdun après des jours de cauchemar, et, à l'exercice, une grenade éclate dans sa main, lui arrache le bras, lui ouvre la poitrine.

L'horreur de la guerre est dans cette inquiétude qui nous ronge. Son horreur est dans la durée, dans la répétition incessante des dangers. La guerre est une menace perpétuelle. « Nous ne savons ni l'heure ni l'endroit. » Mais nous savons que l'endroit existe et que l'heure viendra. Il est insensé d’espérer que nous échapperons toujours. C'est pourquoi il est terrible de penser. C'est pourquoi les hommes les plus frustres, les plus illogiques sont les plus forts. »

 

Extrait n°57. (p 259).

« J'écris à ma sœur. Il n'y a rien de vrai là dedans, de profondément vrai. C'est le côté extérieur, pittoresque de la guerre que je décris (…) Pourquoi ce ton de dilettante, cette fausse assurance qui est a l'opposé de nos vraies pensées ? Parce qu'ils ne peuvent pas comprendre. Nous rédigeons pour l'arrière une correspondance pleine de mensonges convenus, de mensonges qui « font bien ». Nous leur racontons leur guerre, celle qui leur donnera satisfaction, et nous gardons la nôtre secrète. Nous savons que nos lettres sont destinées à être lues au café, entre pères, qui se disent : « nos sacrés bougres ne s'en font pas ! Bah ! Ils ont la meilleure part. Si nous avions leur âge .. ».

A toutes les concessions que nous avons déjà consenties à la guerre, nous ajoutons celle de notre sincérité. Notre sacrifice ne pouvant être estimé à son prix, nous alimentons la légende en ricanant. Moi comme les autres, et les autres comme moi... »

 

Extrait n°58. (p 284).

« Mes amis, qui sont industriels, ont un fils à la veille d'être mobilisé, ce qui inquiète beaucoup la mère. Elle a décidé de faciliter la carrière de son fils, de lui gagner des appuis qui lui permettront d'être affecté à une arme où il ne soit pas trop exposé ; leur choix s'est arrêté sur le service automobile. »

 

Extrait n°59. (p 287).

« Dans notre groupe, on ne compte qu'une victime : Frondet, mort de saisissement. Pendant le bombardement, un 210 ayant traversé les couches de rondins, a roulé au milieu du grand abri où se trouvait la liaison du bataillon, sans éclater ni écraser personne. Mais il y a eu trois secondes terribles, en présence du monstre qui allait peut-être s'ouvrir et broyer les hommes pétrifiés. Le cœur de Frondet a lâché. »

 

Extrait n°60. (p 308).

« Tu es jeune mon fils ! A qui raconteras tu la vérité ? A des gens qui ont profité de la guerre, qui s'en sont mis jusque là ? Qu'est ce que tu veux qu'on en fasse de ta vérité ? Tu es victimes, tu es victimes, ça n'intéresse personne. Où as tu vu plaindre les imbéciles ? Incruste toi bien ça l'entendement : dans quelques années nous ferons figures d'imbéciles. Il est temps de changer de camp :. »

 

Extrait n°61. (p 312).

« Onze heures.

Un grand silence. Un grand étonnement. Puis une rumeur monte de la vallée, une autre lui répond de l'avant. C'est un jaillissement de cris dans les nefs de la forêt. Il semble que la terre exhale un long soupir. Il semble que nos épaules tombe un poids énorme. Nos poitrines sont délivrées du cilice de l'angoisse : nous sommes définitivement sauvés.

Cet instant se relie à 1914. La vie se lève comme une aube. L'avenir s'ouvre comme une avenue magnifique. Mais une avenue bordée de cyprès et de tombes (…).

Un soldat en passant me jette

Ça fait tout drôle. »

 

Dernière mise à jour : 30 décembre 2013. 



22/12/2013
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