Kershaw (I). Une "histoire de l'Europe au XXe". V1-1. Au bord du gouffre (NDL)

UNE "HISTOIRE DE L'EUROPE AU XXe siècle"

Par Ian Kersahw

Volume 1 Chapitre 1. Au bord du gouffre. 

 

Alors que beaucoup pressentaient qu’une guerre marquerait la fin d’une époque, la formule la plus célèbre pour définir ce qui allait arriver est celle du ministre des Affaires étrangères Sir Edward Grey « les lampes s’éteignent partout en Europe ; nous ne les verrons plus allumées le restant de notre vie. » 

 

Si la guerre ne conduisit pas à l’effondrement du capitalisme et au triomphe du socialisme, elle inaugura tout de même une nouvelle ère, « la guerre de Trente ans du XXe siècle, dans laquelle le continent européen fut tout prés de se détruire. »

 

Un âge d’or ? 

 

Pour les classes privilégiées, persistance après la guerre de l’image d’une ère brillante, stable et prospère balayée par le conflit. 

 

Par contre les pauvres de tous les pays ne se reconnaissaient pas dans ce qu’à Paris on appelait la « Belle Epoque ». 

 

Mais malgré « les divisions internes et les rivalités nationalistes, tous les pays européens prenaient part à la libre circulation des biens et des capitaux de l’économie capitaliste internationale. » 

 

Les économies les plus dynamiques étaient celles des USA et de l’Allemagne, mais c’était le Royaume-Uni qui contrôlait encore la plus grosse partie du commerce mondial. Il était encore le premier pays exportateur de capitaux. 

 

L’exposition universelle de Paris en 1900 entendait exposer toute une ère de technologies nouvelles. L’optimisme semblait justifié, l’Europe n’ayant plus connu de grande guerre continentale depuis la fin des guerres napoléoniennes en 1815. « Il était difficile d’imaginer que la prospérité, la paix et la stabilité n’allaient pas se poursuivre, qu’elles ne pouvaient être bientôt balayées. » 

 

Mais il existait une autre Europe :

  • Coexistence de régions d’industrialisation intense avec d’autres régions agricoles quasi primitives. 

  • Une majorité des Européens vit encore dans des villages ou des petites villes. 

  • Beaucoup d’Européens vivaient encore dans la misère, malgré une hausse du niveau de vie. 

 

Ces conditions diverses sont responsables d’une forte émigration vers les Etats-Unis (plus d’un million de personnes en 1907)

 

« La rapidité du changement social alimentation les nouvelles pressions qui avaient commencé de menacer l’ordre établi (….) Le pouvoir politique en Europe demeurait entre les mains de quelques uns. Les grands propriétaires fonciers, les vieilles familles aristocratiques parfois unies à de nouvelles dynasties tirant leur fortune de l’industrie et du capital financier, fournissait encore leur classe dirigeante et leurs chefs militaires à la plupart des pays. »

 

Mais il y avait peu de républiques en Europe : SuisseFrancePortugal.

 

Pour autant, il existait partout un cadre constitutionnel, des partis politiques pluralistes, un système juridique. « Toutefois, de larges parts de la population, même en Grande-Bretagne, considérée comme le berceau de la démocratie parlementaire, n’étaient pas représentées. »

 

D’autre part dans tous les pays européens, au tournant du XXe siècle, les femmes n’avaient pas accès au suffrage. 

 

« Le changement décisif, dans lequel les élites de tous les pays voyaient une menace pour leur pouvoir, avait été l’essor des partis politiques de la classe ouvrière et des syndicats (…) La plupart demeuraient attachés à la doctrine révolutionnaire formulée par Karl Marx et Friedrich Engels. La dénonciation d’un capitalisme naturellement voué à l’exploitation et la défense d’une société nouvelle fondée sur l’égalité et la distribution équitable de la richesse exerçaient un attrait croissant sur de nombreux membres d’une classe ouvrière industrielle parue et déshéritée. Les élites avaient échoué à proscrire ou à éliminer les partis des travailleurs et les syndicats en plein essor. » 

 

« Dans les régions les plus avancées sur le plan économique, le socialisme encadrait le militantisme et le canalisait dans l’action parlementaire, non pas révolutionnaire. » En France, Jean Jaurès gagne de nombreux partisans en prônant la voie parlementaire plus que la vie révolutionnaire. 

 

« Le message marxiste était largement ignoré en faveur d’un message non révolutionnaire : il n’était pas nécessaire de renverser le capitalisme puisqu’il était possible de le réformer au bénéfice de la classe ouvrière. » 

 

Par contre dans les régions moins développées, la confrontation avec l’Etat était plus contrastée. « Le pouvoir était largement despotique, hiérarchique, fondé sur la contrainte, avec une caste dirigeante retranchée, une bureaucratie corrompue et des institutions représentatives faibles ou inexistantes. La notion de progrès illimité d’une civilisation fondée sur l’autorité bienveillante de l’Etat et le respect de la loi, qui allait plus tard nourrir le sentiment d’un « âge d’or » perdu dans les classes moyennes de l’Europe centrale et septentrionale semblait pour le moins exotique depuis la périphérie sud et est du continent. »

 

En Russie « aux yeux des sans pouvoir, surtout de ceux qui dirigeaient le mouvement socialiste, au-delà des divisions doctrinales, la chose était évidente. L’autocratie tsariste ne pouvait être réformée. Il fallait la renverser. Ce qui ne fit qu’intensifier le radicalisme du socialisme russe. » 

 

« En réponse à la menace que représentaient les mouvements de gauche, mais aussi pour aider les gouvernements qui avaient peu ou pas d’appui dans les masses à élargir leur base, apparurent des contre-mouvements populistes. Souvent directement ou indirectement parrainés par des industriels ou des propriétaires terriens, désireux d’engager l’opposition de classe en puissance dans des voies maitrisables, ils cherchaient à « nationaliser » les masses, à leur instiller des sentiments nationalistes, impérialistes et racistes qui feraient le jeu du statu-quo politique. » 

 

Pour les élites européennes, le nationalisme semblait moins dangereux et tout à fait maitrisable que le socialisme. 

 

« Dans la plupart des pays, l’imagerie des ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur, alimenta une rhétorique de plus en plus agressive. Les médias attisaient des animosités, en général profondément xénophobes et souvent carrément racistes, que les gouvernements étaient ravis d’encourager. » 

 

De plus en plus ce nationalisme définit la « nation » par l’appartenance ethnique plus que par le territoire. 

 

« En France comme ailleurs en Europe, le nationalisme en tant que mouvement politique était déchiré par des divisions internes, incapable de prétendre au pouvoir de l’Etat, mais en mesure de rendre les gouvernements plus véhéments dans leurs déclarations de politique étrangère. Et même si le nationalisme politique demeura marginal en France, les idées qui en formaient le coeur, une nation définie par l’exclusion de ceux qui n’étaient pas censés lui appartenir, en l’occurence les Juifs, restèrent un élément irréductible d’une culture française divisée. On retrouve les mêmes débats dans une bonne partie de l’Europe. » 

 

L’antisémitisme devient la nouvelle dénomination de la haine des Juifs, largement répandue sur le continent. Cette haine des Juifs s’appuie sur deux éléments : 

  • L’antagonisme chrétien envers « les meurtriers » du Christ (catholique, orthodoxes, protestants).

  • Un ressentiment économique et social séculaire. Ils sont toujours les boucs émissaires à chaque récession économique. 

 

A la fin du XIXe siècle, apparition de nouvelles doctrines raciales « offrant une justification pseudo-scientifique et biologique à la haine et à la persécution. »

 

« Les anciennes discriminations, certes dommageables, laissaient ouverte la possibilité de se convertir au christianisme (….) L’antisémitisme biologique l’excluait. Les Juifs étaient scientifiquement radicalement différents « par le sang » (…) Cette doctrine menait non plus simplement à la discrimination, mais à l’exclusion. Au-delà, elle pouvait conduire à une destruction totale. » 

 

« Quelque soit les discours, l’antisémitisme politique parut décliner, au moins en Europe occidentale (…). C’est en partie une impression trompeuse puisque le conservatisme ambiant fit sien cet antisémitisme. » 

 

Par contre en Europe orientale, la situation est encore pire avec en particulier des pogroms en Russie entre 1903 et 1906. « La haine des Juifs était endémique en Pologne, en Ukraine, en Hongrie, en Roumanie et dans les régions baltes. »

 

Parallèlement développement de l’eugénisme ou darwinisme social. Sir Francis Galton utilise les théories de Darwin pour soutenir « que le talent était héréditaire et que le génie génétique permettait d’améliorer l’espèce humaine. » Cet eugénisme passait pour une science « progressiste » et trouvait de nombreux partisans (KeynesH.G Wells, G.B Shaw, D.H Lawrence)

 

« L’eugénisme semblait offrir la possibilité « d’extirper » de la société les caractéristiques à l’origine de la criminalité, de l’alcoolisme, de la prostitution et d’autres formes de « déviances ». Il se fondit dans l’idéologie impérialiste du « darwinisme social », lequel reposait sur le postulat que certains types sociaux étaient naturellement supérieurs à d’autres (…) Avec le temps, éliminer les individus « malsains » était censé produire une société « meilleure » plus apte et mieux portante. »

 

En Allemagne développement de l’idée de stériliser les « inférieurs » y compris dans les milieux médicaux. 

 

« En dépit de son apparente quiétude, l’Europe d’avant-guerre portait les germes de l’explosion de violence à venir. Les inimités et les haines, nationalistes, religieuses, ethniques ou de classe défiguraient quasiment toutes les sociétés. Les Balkans et l’empire russe étaient particulièrement violents. » 

  • Octobre 1905, 690 pogroms en Russie qui font plus de 3000 morts Juifs.

  • Entre 1894 et 1896 plus de 80.000 Arméniens sont tués dans l’Empire Ottoman.

  • 1909 Assassinat, à nouveau, de 15 à 20.000 Arméniens dans l’Empire Ottoman.

 

Mais l’Europe exporte aussi sa violence dans ses colonies, où les pays colonisateurs exercent une violence considérable pour maintenir leur domination sur les territoires étrangers (La Grande-Bretagne, la France et la Russie contrôlent directement ou indirectement 80% de la planète). 

  • 1900 la répression de la révolte des Boxers en Chine fait plus de 100.000 morts dans la population chinoise. 

  • Entre 1885 et 1908, on estime à 10 millions le nombre de victimes des atrocités Belges au Congo(propriété personnelle du roi Léopold II).

  • Entre 1899 et 1902, « inauguration » des camps de concentration par les Anglais pour mater la révolte des Boer en Afrique du Sud.

  • Entre 1904 et 1907, massacre par l’armée allemande d’environ 65.000 Hereros en Namibie (80% de la population). 

 

Parallèlement à cette montée des tensions, se développe une course aux armements. 

 

Un glissement vers la guerre. 

 

« Les Nations européennes ont glissé par dessus bord dans le chaudron bouillant de la guerre sans la moindre trace d’appréhension ou de consternation. » (D Lloyd George)

 

« Cette phrase témoigne de l’irrépressible élan vers la guerre d la dernière semaine de juillet 1914, le sentiment que les évènements échappaient à tout contrôle. En revanche, on aurait tort d’en déduire une insouciance générale dénuée d’angoisse. La guerre ne fut pas davantage un accident, le résultat d’une tragique série d’erreurs , un évènement imprévu et imprévisible. Bien au contraire, alors que la plupart des décideurs espéraient sincèrement qu’une conflagration générale pourrait être évitée, malgré la confusion, l’hésitation, les prophètes de malheur et les rétractations de dernière minute, le moment venu la volonté de guerre l’emporta sur le désir de paix. » 

 

« La formule de Lloyd George laisse aussi entendre qu’il n’y eut pas de marche délibérée vers la guerre, mais une volonté générale, non pas spécifique, de la catastrophe. » Toutes les grandes puissances eurent leur part de responsabilité. Mais en juillet 1914, « au point de rupture, les éléments moteur de la crise sont l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie. »

  • Allemagne par peur de plus en plus forte de la montée en puissance de la Russie.

  • L’Autriche-Hongrie qui voyait ses tentatives d’hégémonie dans les Balkans, contrariées par les Serbes.

  • La Russie qui voulait bloquer les tentatives autrichiennes dans les Balkans et qui soutenait les Serbes. Elle poursuivait aussi son rêve de contrôle des détroits turcs. 

 

« Parmi ces trois puissances, l’Allemagne porte une responsabilité particulière. Sans le « chèque en blanc »(6 juillet 1914) allemand, l’Autriche n’aurait pas eu l’audace de lancer à la Serbie, un ultimatum aussi brutal. » 

 

Les alliances qui existaient allaient transformer ce conflit local en guerre générale, d’autant plus que chaque pays disposait d’effectifs prêts au combat, particulièrement importants : 

  • Russie : 3,5 millions d’hommes. 

  • Allemagne : 2,1 millions d’hommes. 

  • France : 1,8 millions d’hommes. 

  • Autriche-Hongrie : 1,3 millions d’hommes. 

  • Seul le Royaume-Uni disposait d’une petite armée professionnelle de 100.000 hommes. Mais il possédait la première force navale mondiale. 

 

L’assassinat de François-Ferdinand ne devait pas forcément aboutir à une guerre, d’autres assassinats s’étant déjà produits :

  • 1894. Assassinat du président français Sadi Carnot. 

  • 1900. Assassinat du roi d’Italie Umberto Ier.

  • 1903. Assassinat du roi des Serbes Alexandre.

  • 1913. Assassinat du roi de Grèce Georges Ier.

 

L’Autriche-Hongrie aurait pu répondre par une vengeance rapide visant à « châtier la Serbie tenue pour responsable. » Les autres puissances l’eussent très probablement accepté, y voyant une mesure de représailles raisonnable après ce meurtre. » Mais l’organisation de ce genre de représailles demandait du temps du fait de la lourdeur de l’administration austro-hongroise (16 jours pour mobiliser les forces armées). 

 

« Dans le même temps, l’Allemagne avait peur que le temps ne joue pas en sa faveur et que la puissance militaire combinée de ses ennemis ne menace ses ambitions. » Le chef d’Etat-major des armées, Helmuth von Moltke jugeait dès 1912 que la guerre était inévitable et « que le plus tôt serait le mieux. » Il était partisan d’une guerre préventive contre la Russie et la France. »

 

« Jusqu’à la mobilisation russe le 30 juillet, ce sont les dirigeants civils de l’Allemagne et non les militaires qui avaient la haute main sur les décisions politiques. Mais la guerre était devenue inévitable. Dans aucun pays l’armée n’avait un tel degré d’autonomie vis à vis du pouvoir civil. Quand la crise atteignit son apogée, fin juillet, l’influence de Moltke et de l’Etat-major se révéla décisive. Ces impératifs militaires l’emporteraient sur l’initiative politique. »

 

Pour la Russie, ses intérêts vitaux se dirigeaient vers le contrôle des Balkans et des détroits Turcs, et la principale menace sur ses intérêts venait de l’Autriche-Hongrie. Mais elle n’envisageait pas de conflit avant 1917. 

 

L’Autriche-Hongrie qui était la puissance la plus faible agit largement par peur pour son avenir (instabilité des Balkans, affirmation croissante de la puissance Serbe, présence russe de plus en plus affirmée). 

 

« Sitôt remis l’ultimatum autrichien, les évènements s’accélérèrent. Une guerre générale devint plus que probable, même s’il aurait été encore possible de l’arrêter. En revanche la volonté de l’empêcher n’existait plus. » 

 

La Grande-Bretagne était le pays qui avait le moins à gagner à une guerre européenne. Mas elle ne pouvait prendre le risque d’une domination allemande sur l’Europe. 

 

« La peur était manifeste derrière cette marche à la guerre. Chacune des puissances nourrissait des appréhensions quant à son avenir. Celles-ci tenaient pour une part à la montée des idées démocratiques et socialistes, ou, notamment dans le cas de l’Autriche, aux revendications nationalistes qui menaçaient de faire éclater l’Empire. Mais les grandes puissances avaient surtout peur les unes des autres (…) Toutes les grandes puissances craignaient de perdre la face en faisant marche arrière. » Et de plus, tous pensaient que la guerre serait courte. 

 

« Les penseurs militaires européens étaient impressionnés par les progrès techniques de la puissance de feu au point d’imaginer qu’une offensive mobile éclair, même accompagnée d’un d’un nombre élevé de victimes, se solderait par une victoire rapide. » Tout le monde misait sur l’offensive. 

 

« L’idée que la guerre était nécessaire et justifiée, et la présomption consolatrice qu’elle serait courte, une aventure brève, excitante et héroïque, avec une victoire rapide et peu de victimes, était répandue bien au-delà des classes dirigeantes et pénétrait de larges couches de la population. Cela permet de comprendre pourquoi tant de gens furent si enthousiastes, voire euphoriques, alors que la tension (…) montait pour déboucher finalement sur une guerre de grande ampleur. » 

 

Mais en réalité le spectre des émotions fut très large variant selon les pays, les nations, les régions, les classes sociales et les allégeances politiques.

 

Beaucoup, aussi, voyaient dans une guerre un moyen de se débarrasser de la décadence morale de la société. La guerre était jugée héroïque, aventureuse, virile, l’antidote au déclin national. 

 

Si la ferveur patriotique était forte chez les intellectuels et les étudiants, elle l’était beaucoup moins chez les ouvriers et les paysans. Malgré cela les oppositions à la guerre furent faibles (seulement 1,5% en France)

 

« Dans tous les pays, la presse attisa l’hystérie contre l’étranger. » Développement de la chasse aux espions et membres de la 5e colonne. Par contre les engagements volontaires furent nombreux, souvent du fait de la pression sociale en faveur de l’engagement.

Fin 

 



15/09/2022
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