Lecler (J). Histoire de la tolérance au siècle de la Réforme. L1. Préliminaires. les données scriptuaires, patristiques et médiévales. (NDL)

HISTOIRE DE LA TOLERANCE AU SIECLE DE LA REFORME

 

Joseph Lecler

 

Paris, Albin Michel, Evolution de l’Humanité 1994 (1955), 853 pages.

 

* * * * * * * * * *

 

Préface.

 

Aux XVIe siècle les débats sur la tolérance s’établissent entre Chrétiens désunis mais qui se disent résolument chrétiens. « Quel que soit le camp auquel ils appartiennent, ces théologiens ou ces publicistes ont le sentiment que l’enjeu de la lutte est grave, qu’il touche aux intérêts de conscience, mais aussi aux exigences impérieuses de la religion. Le problème de la tolérance aux XVIe siècle apparaît, en définitive comme une grande discussion théologique. » (pp 8)

 

Au XVIe siècle, existence du mot tolérance mais dans le sens passif de « souffrance ». Au sens d’une permission, d’une concession touchant à la liberté religieuse, le mot tolérance apparaît dans la seconde moitié du XVIe en Allemagne et aux Pays-Bas (plus tardivement en France).

 

« A défaut du substantif, le verbe tolérer était depuis longtemps en usage à propos de la liberté religieuse (…). Effectivement le problème de la tolérance sera posé d’ordinaire en ces termes : peut-on « permettre » ou « tolérer » deux ou plusieurs religions dans un royaume chrétien ? » (pp 9)

 

LIVRE I. PRELIMINAIRES : LES DONNEES SCRIPTUAIRES, PATRISTIQUES ET MEDIEVALES.

 

« La Renaissance prétend restaurer l’art et la manière de l’antiquité. La Réforme entend revenir aux croyances et aux usages de l’Eglise primitive. Partisans et adversaires de la tolérance feront de même. » (pp 41)

 

Chapitre 1. L’ancien testament.

 

« L’Ancien testament a joui d’une influence considérable, au Moyen Age et à l’époque moderne, dans les controverses relatives à la répression de l’erreur religieuse. On s’y est souvent référé, on lui a emprunté des textes et des exemples, soit pour prouver le droit du prince d’intervenir dans le domaine spirituel, soit pour justifier la contrainte et les mesures sanglantes contre les hérétiques. » (pp 42)

 

Le peuple de Dieu depuis Moïse dans l’Ancien testament est considéré comme une théocratie. Il n’y a pas de distinction entre l’Eglise et l’Etat (David, Josias).

 

« L’exemple de la royauté israélite contribuera d’une part à obnubiler la distinction du spirituel et du temporel, telle que l’a posée le Christ ; de l’autre, à encourager les princes catholiques, et plus encore les princes protestants, dans leurs incursions sur le domaine ecclésiastique. » (pp 43)

 

Au XVIe, l’abus du littéralisme biblique amène à exalter les prescriptions les plus dures de l’Ancien Testament sans prendre en compte l’évolution de la Révélation (Nouveau Testament). Un Ancien Testament qui favorise plus la rigueur que l’indulgence.

 

Chapitre 2. Le Nouveau Testament.

 

« Avec la révélation chrétienne la religion s’intériorise. Sans cesser d’être social et communautaire, le royaume de Dieu devient avant tout une affaire de conscience, un culte « en esprit et en vérité » » (pp 47)

 

1. La mise en valeur de la conscience.

 

 

« L’importance donnée au « cœur » de l’Homme, à sa vie intérieure conduit Jésus à énoncer ce principe que reprendra Saint Paul : même si l’on est dans son droit, il faut respecter les consciences faibles, insuffisamment éclairées, il faut éviter de les scandaliser. » (pp 48)

 

L’idée de témoignage portée par la conscience est très présente dans la philosophie de l’époque (Cicéron, Sénèque, Philon).

 

La conscience chez Saint Paul : « Il faut suivre sa conscience, même erronée, et ne jamais agir avec une conscience douteuse ;,mais par ailleurs la charité chrétienne doit nous porter à respecter la conscience d’autrui, à ne pas la troubler sans circonspection, à ne pas la violenter. Il y a un juste équilibre à garder entre les droits de la vérité, ou de ce qui nous apparaît comme tel, et les devoirs de la charité. » (pp 53).

 

2. L’Eglise et la société politique : deux sociétés distinctes et autonomes.

 

L’universalisme chrétien. Le Christ « sauveur du monde » déclare que par la vertu de sa mort il attirera tout à lui. « Pareil universalisme fait de la communauté chrétienne non plus une nation, mais une Eglise (assemblée du peuple) ; non plus un état temporel ou une théocratie, mais une grandeur d’ordre spirituel (…) Depuis le Christ, il y a donc désormais sur terre (du jamais vu) deux ordres de souveraineté. » une souveraineté temporelle et une souveraineté spirituelle (pp 55-56)

 

« La distinction de l’Eglise et de l’Etat, si fortement marquée en pratique par le Christ et les Apôtres, doit donc jouer dans le sens du respect des consciences personnelles et de leur liberté. »

 

3. La liberté de conscience et les méthodes apostoliques.

 

Dans tous les cas, la leçon est toujours la même : « La foi est affaire de conscience et de conviction personnelle. On y accède librement. Le rôle des apôtres est d’enseigner, d’éclairer ; il ne comporte aucun recours à la contrainte. La destinée des apôtres n’est point de persécuter mais d’être persécutés. » (pp 58)

 

4. L’attitude de l’Eglise en face des pêcheurs et des hérétiques.

 

« Dans le nouvel Israël, société spirituelle, non politique, l’excommunication se substitue à la peine de mort. Les armes charnelles de l’ancienne Loi sont éliminées, au profit des armes spirituelles. Et cela signifie que l’intolérance dogmatique et disciplinaire de l’Eglise s’interdit les moyens de contraintes physiques qui sont du ressort de l’Etat. » (pp 59)

 

D’autre part à l’imitation du Christ, les chrétiens doivent pratiquer la charité avec tout le monde.

 

Conclusion.

 

« A l’opposé de la Loi ancienne, le Nouveau Testament est donc très riche en données favorables à la liberté de conscience. » (pp 63)

 

Chapitre 3. L’époque patristique.

 

Du point de vue de la liberté de conscience, deux périodes séparées par l’Edit de Milan (313) qui instaure la liberté des cultes.

 

1. Avant l’édit de Milan.

 

« L’existence de l’Eglise jusqu’au début du Ive siècle, est comme une revendication permanente de la liberté religieuse (Justin, Athénagore, Tertullien, Lactance. » (pp 66)

 

« Séparée de l’Etat, en butte à son hostilité, l’Eglise des premiers siècles n’a pas encore subi la tentation temporelle contre le schisme et l’hérésie. Elle a fourni par la suite aux apologistes de la liberté de conscience des textes et des exemples pleins d’intérêts. » (pp 71)

 

2. les pouvoirs publics et la tolérance religieuse depuis Constantin.

 

13 juin 313, rescrit de Licinius de Nicomédie qui instaure la liberté des cultes. Il reflète les décisions arrêtées à Milan en février 313 entre Licinius et Constantin.

 

Respectée en gros sous Constantin, la liberté des cultes se trouve menacée dès le lendemain de sa mort et la situation évolue rapidement en faveur du christianisme qui devient seule religion d’Etat.

 

392, Edit de Constantinople qui interdit tout culte païen, même privé, sur toute l’étendue de l’Empire.

 

Les empereurs chrétiens n’ont pas seulement à régler le sort du paganisme. A l’intérieur du christianisme ils ont trouvé le schisme et l’hérésie (arianismes et donatisme). Ils participent activement à la défense de l’orthodoxie et de l’unité ecclésiastique ce qui pèsera lourdement sur les destinées de la chrétienté :

 

« 1°. En appliquant aux dissidents des peines corporelles, elle allait brouiller pour des siècles la distinction du spirituel et du temporel, sur laquelle se fondait jusque là l’autonomie de l’Eglise ; elle risquait de faire revivre en conséquence l’esprit de l’Ancien testament, de ressusciter les armes charnelles qu’un Saint Paul, un Saint Cyprien, un Origène avaient si énergiquement répudiées.

2° Les poursuites impériales contre le schisme et l’hérésie allaient favoriser largement le césaropapisme. Pour avoir changé de religion les Césars ne pouvaient oublier la longue tradition païenne qui faisait d’eux les chefs religieux comme les chefs civils de leur Empire (…)

3°. Les pénalités contre le schisme et l’hérésie n’ont cessé de s’aggraver depuis Constantin (407, menace de la peine de mort). » (pp 76)

 

3. L’Eglise et la tolérance religieuse sous les empereurs chrétiens.

 

Les limites de l’acceptation de cette politique impériale par les chefs de l’Eglise : 2 cas.

 

- L’autorité impériale favorise l’hérésie ou prend des mesures dangereuses pour les intérêts spirituels. Dans ce cas les évêques ou les papes insistent sur la distinction du spirituel et du temporel.

 

- L’autorité impériale marche en fait d’accord avec l’Eglise. L’Eglise tempère beaucoup en pratique la rigueur des principes. Elle laisse les empereurs convoquer les conciles ; elle se réjouit de leur zèle pour faire observer la discipline ecclésiastique ; elle leur demande de l’appuyer contre le schisme ou l’hérésie. Elle favorise le césaropapisme.

 

« La foi est donc libre et l’erreur individuelle doit être éliminée par la persuasion. Mais que faire, lorsqu’il s’agit de l’erreur diffusée, prêchée, répandue par tous les moyens, détachant de la foi commune des groupes considérables et même des provinces entières ? Dans ce cas et lorsque l’Empereur est dévoué à l’Eglise, les grands évêques de ce temps admettent fort bien d’ordinaire les interventions de l’Etat. Parfois même, ils les sollicitent (…) » (pp 83)

 

Même Saint Augustin qui était persuadé des bienfaits de la douceur finit par changer d’avis et admettre le recours à la force sans aller pourtant jusqu’à la torture ou à la mort (contre les Donatistes en particulier). En ce sens, il est représentatif de la mentalité de l’époque. « Il y a une persécution injuste, celle que font les impies à l’Eglise du Christ ; et il y a une persécution juste, celle que font les Eglises du Christ aux impies … l’Eglise persécute par amour et les impies par cruauté. (Lettre de Saint Augustin) ». (pp 86)

 

Mais peu à peu on finit par trouver tout naturel le recours à la force séculière pour réprimer le schisme ou l’hérésie.

 

4. Conclusion sur l’époque patristique.

 

« Les textes de l’époque patristique sont un véritable arsenal ou ne cesseront de puiser les controversistes, pour soutenir les thèses les plus opposées. La raison doit en être cherchée dans la diversité des situations politiques qu’a connues l’Eglise des origines au Ve siècle. » (pp 91)

 

Chapitre 4. L’époque médiévale.

 

1. La chrétienté médiévale : sa structure politique et religieuse.

 

Avec les invasions, formation d’une nouvelle civilisation dont la caractéristique est d’être presque entièrement inspirée par l’Eglise, seule gardienne des valeurs intellectuelles et culturelles dans le monde occidental, seule puissance organisée où se maintienne quelque notion de la chose publique.

 

Il y a séparation des deux pouvoirs spirituel et temporel. Tout au long du Moyen Age, l’Eglise va tenter de sauvegarder ce dualisme des pouvoirs tout en les intégrant dans un seul et même organisme.

 

2. L’attitude de la chrétienté médiévale à l’égard des infidèles.

 

L’axiome de Saint Augustin garde sa force de loi : on n’accède pas à la foi par la contrainte (credere non potest homo misi volens).

 

« La croisade à ses origines et dans ses manifestations principales ne se présente nullement comme un moyen de conquête apostolique. C’est essentiellement une épreuve de force entre la Chrétienté et l’Islam. Elle vise à chasser les sarrasins non seulement de la terre sainte, mais de toutes les anciennes terres chrétiennes qu’ils avaient envahies, à commencer par la Syrie et l’Espagne. La croisade est tout à fait représentative de la chrétienté (…) Elle laisse apparaître la chrétienté comme un organisme spirituel et temporel tout ensemble aux prises avec un paganisme militant. » (pp 101)

 

3. L’attitude de la Chrétienté médiévale à l’égard des hérétiques.

 

« A la modération relative de l’Eglise médiévale en ce qui concerne la liberté religieuse des païens, s’opposent les rigueurs de cette même Eglise vis-à-vis des hérétiques. » (pp 105)

 

- jusqu’à la fin du XIIe siècle, répression de l’hérésie laissée à l’initiative des pouvoirs locaux, d’où variété des peines s’étageant de l’amende à la peine de mort.

 

- Grégoire IX (1227-1241) fait de l’inquisition confiée aux Dominicains et aux Franciscains l’instrument chargé de la répression de l’hérésie.

 

- Frédéric II entre 1224 et 1238 institue la peine de mort pour l’hérétique obstiné dans les territoires relevant de sa juridiction (Italie du Nord, Royaume de Sicile, Empire).

 

- 31 octobre 1252, Innocent IV rend applicable au monde catholique les constitutions de Frédéric II. Désormais les hérétiques sont traités comme les pires criminels.

 

« A partir de cette époque, la pensée des canonistes, dépassant résolument celle des anciens Pères, commence à accepter la peine de mort comme châtiment possible des hérétiques obstinées. (…) Cette évolution ne va pas sans réserves, objections mais elle s’accomplit néanmoins. » (pp 109)

 

Les influences de ce changement :

 

- Les textes de l’Ancien testament (confusion des hérétiques avec les idolâtres et les blasphémateurs punis de mort).

 

- Les anciennes constitutions impériales assimilant l’hérésie au crime de lèse majesté (redécouvertes avec le renouveau de l’étude du droit romain au Moyen Age).

 

- L’influence de la coutume de brûler les hérétiques (surtout dans le Nord de la France).

 

- Le système de la chrétienté qui est un organisme politico religieux dont l’unité de base est la foi. Toute tentative de corrompre la foi, de diviser le monde chrétien, devait apparaître comme une trahison, un crime de lèse majesté (mise en péril de l’ordre social).

 

4. Un pseudo défenseur de la liberté de conscience. Marsile de Padoue.

 

1324. Publication par Marsile de Padoue du traité « Defensor pacis ». « Au lieu de ranger tous les pouvoirs de la chrétienté, spirituels et temporels, sous l’autorité du pape, il fait du prince, comme dans l’Etat antique, le maître de la religion sur son territoire. Toute juridiction relève de lui, même la juridiction ecclésiastique. L’Eglise n’use du pouvoir législatif et coercitif qu’avec la permission du souverain. » (pp 115)

 

Il n’est donc pas un défenseur résolus de la liberté de conscience mais tout simplement se borne à récuser les tribunaux ecclésiastiques. C’est la loi civile qui doit prononcer les châtiments contre les hérétiques.

 

5. Le problème de la conscience erronée au Moyen Age.

 

En posant le problème de la conscience erronée (Abélard en particulier), le Moyen Age marque une étape dans l’histoire de la liberté de conscience.

 

La réflexion d’Abélard, (la bonne foi de ceux qui, par ignorance, agissent avec une intention erronée, empêche de qualifier de pêché l’action qu’ils croient être agréable à Dieu. Elle entraîne donc l’absence de toute vraie culpabilité) va diviser les théologiens en deux écoles.

 

- Un courant conservateur qui regroupe l’école franciscaine et plus largement l’école augustinienne. Il pense qu’en aucun cas la conscience ne peut obliger à faire ce qui est mal objectivement et à ne pas faire ce qui est bon objectivement. Ce serait aller contre le commandement ou l’interdiction de Dieu.

 

- Un courant plus novateur représenté par Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin qui prend mieux en compte les remarques d’Abélard. On pêche toujours, lorsqu’on agit contre sa conscience, celle-ci fut elle erronée (surtout lorsque cela est provoqué par une ignorance involontaire).

 

Mais Saint Thomas d’Aquin voit quand même une faute lorsqu’il s’agit d’une constitution pontificale, car tout le monde est tenu de les connaître (même chose pour les principes de l’évangile.



17/12/2014
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