Winock (M). Le siècle des intellectuels : 3eme partie : Les années Sartre (NDL)

LE SIECLE DES INTELLECTUELS (3)

 

 

Michel Winock. 

 

Paris, Seuil, 1999, 885 pages. 

 

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Troisième partie. Les années Sartre.

 

 

Chapitre 42. D’André Gide à Jean Paul Sartre. 

 

La guerre et l’occupation accentuent le retrait d’André Gide. A partir de novembre 1944, il est pris pour cible par Aragon signe le la montée en puissance du PCF dans les milieux de la culture. 

 

Mais le 13 novembre 1947, il reçoit le prix Nobel de littérature. Avant de mourir Gide aura le temps de nouer des relations avec Jean Paul Sartre qu’il admire beaucoup. A sa mort le 19 février 1951Sartre lui consacre un article dans « Les Temps Modernes. »

 

Jean-Paul Sartre, qui avant la guerre était plutôt insensible aux responsabilités politiques, change durant la guerre. Prisonnier, libéré grâce à un faux certificat médical (mars 1941), il rentre à Paris et fonde un groupe de résistance « Socialisme et Liberté » qui agit peu et finit par se dissoudre lui-même. Au début de 1943, il commence à participer aux réunions du CNE. A la même époque, il publie « L’Etre et le Néant » hymne à la conscience et à la liberté. Il se lie aussi avec Camus et au sortir de la guerre, ils deviennent les phares de la nouvelle génération. 

 

En octobre 1945Sartre lance la revue « Les Temps Modernes » avec la collaboration de Simone de BeauvoirMichel LeirisMaurice Merleau-PontyAlbert OllivierJean Paulhan et Raymond Aron (ces trois derniers n’y restent pas longtemps). Dans cette revue, il lance un nouveau concept « L’écrivain est en situation dans son époque. Chaque parole à des retentissements, chaque silence aussi. » L’écrivain est appelé à une mission : donner sens à son temps, contribuer aux changements nécessaires. Sartre affirme que toute prose engage. 

 

Chapitre 43. Les combats de Camus.

 

Albert Camus fait partie de l’aristocratie populaire. Il est le fils d’un ouvrier caviste et d’une femme de ménage illettrée. Il aime les gens ordinaires, le foot, les bars où l’on se raconte des histoires avec l’accent de Bab el Oued. Mais il déteste la grossièreté. Echouant à se présenter à l’agrégation (il est malade des poumons), il devient journaliste et écrivain à ses heures. 

 

Il arrive à Paris en mars 1940. Il entre en contact avec la Résistance dans le courant de l’année 1943 et devient rédacteur en chef du journal « Combat ».

 

Après la libération « Combat parait rapidement au grand jour et se distingue de toute la presse qui parait.Camus arrive à en faire un journal indépendant, ni partisan, ni stipendié, ni populaire, ni officieux. L’un des principaux apports de Camus est l’exigence d’un journalisme de haute tenue fondé sur une déontologie. Il en appelle à la responsabilité des journalistes ». 

 

Politiquement, Camus refuse le retour à la IIIe République et ne croit pas aux « Révolutions définitives ». Il avance l’idée des « Révolutions relatives », c'est-à-dire la conciliation de la justice avec la liberté : justice sociale par laquelle chaque individu reçoit au départ toutes ses chances, Liberté, c'est-à-dire un climat politique ou la personne humaine est respectée dans ce qu’elle est comme dans ce qu’elle exprime. 

 

Mais la joie de la Libération passée, « Combat » perd de plus en plus ses lecteurs et passe sous la barre des 100.000 lecteurs. Camus prend du recul avec son métier de journaliste (automne 1945) pour se consacrer au théâtre. 

 

Le 3 mai 1947Camus signe son dernier éditorial dans « Combat » qui disparaît peu après. Ce fut le cas de toute la presse issue de la résistance. L’échec de cette presse fut aussi l’échec des idéaux de la résistance qui visait la révolution après la Libération. Pour « Combat » ce fut aussi l’échec d’une expérience assez rare, celle d’un écrivain journaliste.

 

Chapitre 44. Le parti des fusillés.

 

Malgré leur rapide célébrité et leur audience grandissante, Sartre et Camus n’exercent qu’une influence marginale comparée à celle de deux grandes puissances spirituelles ou idéologiques : le monde catholique et la mouvance communiste. L’une et l’autre reproduisent l’une contre l’autre le conflit séculaire de deux France, laïque et chrétienne. « Le terme de conflit traduit mal la nature exacte des relations entre ces deux poules de l’opinion : bien des intellectuels passent de l’un à l’autre, tandis que certains s’évertuent à concilier la foi chrétienne et l’adhésion au communisme. » 

 

En 5 ans, le PCF qui avait été anéanti par l’interdiction de 1939, se hisse au premier rang, grâce à la Résistance. Il a su exploiter toutes les ressources d’une organisation léniniste rompue à la clandestinité. Tandis que les militants socialistes s’engagent dans les divers mouvements de Résistance existants, les communistes savent d’emblée protéger et perpétuer leur organisation partisane et contrôler le FTP dans le domaine militaire et le CNE chez les intellectuels. 

 

« Dans la fascination exercée par le communisme au lendemain de la guerre, l’effet de puissance qu’il dégage n’a pas compté pour peu. Adhérer au communisme, c’est non seulement entrer dans une organisation française de gouvernement aux multiples ramifications, mais aussi choisir d’appartenir à un ensemble géopolitique promis à s’accroître, dont l’URSS est la tête. Le communisme c’est l’avenir. »

 

La pénétration du communisme au cours des 3 années qui suivirent la fin de la guerre reste un des phénomènes majeurs de l’histoire politique française. Les intellectuels furent courtisés. Ils représentaient un symbole de prestige qui permettait au PCF d’accroître son influence sociale. Pourtant il comptait peu d’intellectuels dans ses hautes sphères. Le parti était, et resta ouvriériste. 

 

A la Libération, le PCF se pose en grand rassembleur de l’intelligence française épurée. « Les Lettres françaises » offrent leurs colonnes à tous les écrivains estampillés « résistant ». A la fin de 1946, le PCF organise, salle Pleyel, la plus grande rencontre intellectuelle depuis la guerre. « Le Congrès de la pensée », ouvert à tous les scientifiques et aux littéraires. Toutes les forces intellectuelles de gauche doivent se déterminer en fonction du communisme. Le parti socialiste a perdu toute force d’attraction.

 

Chapitre 45. Le retour des catholiques. 

 

La IIe Guerre mondiale a permis l’intégration définitive des catholiques dans la République, mais pas du fait de la hiérarchie épiscopale qui fut massivement Pétainiste (sauf les cardinaux Saliège et Liénart et Mgr Chevrot). Par contre une grande partie de la jeunesse catholique a suivi le général De Gaulle. La Résistance catholique sera à l’origine du MRP (Mouvement Républicain Populaire) dont les chefs sont tous des résistants. 

 

C’est dans ce contexte nouveau de renaissance et d’inquiétude que se font entendre de grandes voix catholiques comme François Mauriac. Au lendemain de la guerre, on le sent préoccupé par la place des chrétiens dans la République en construction et par la menace que représente à ses yeux la montée en puissance du PCF.

 

Les catholiques dirigent les éditions du Seuil et la revue « Esprit », même si cette dernière reste œcuménique. Le pluralisme devient le mot d’ordre. « Esprit » va même se réconcilier avec les communistes pour 3 raisons : 

- la volonté de ne pas se couper du prolétariat. 

- l’intérêt intellectuel pour le marxisme. 

- l’alliance proprement politique pour la révolution portée par les espoirs de la résistance. 

 

Mais les espérances révolutionnaires retombent vite et les catholiques de gauche doivent redéfinir leur attitude face au communisme. Beaucoup choisissent de ne pas s’éloigner d’un PC qui continue à représenter la classe ouvrière. Mounier et ses amis sont de ceux là. 

 

Chapitre 46. 1948, Raymond Aron prophète du « Grand schisme »

 

A la fin de l’année 1947, débute la guerre froide. Le 22 septembre à Slarszka – Poreba (Pologne), Stalineconvoque les représentants des 9 principaux PC (dont la France et l’Italie) pour définir une nouvelle ligne « anti impérialiste » (doctrine Jdanov). Les PC Français et Italiens doivent prendre la tête dans leur pays d’un front anti-impérialiste visant les Américains et leurs alliés. De cette conférence naît le Kominform, nouvelle structure de liaison internationale maintenant les partis communistes européens sous la direction unitaire du Kremlin. Cette contre offensive avait une apparence : Faire croire à une révolution possible à l’Ouest. Elle avait une réalité : renforcer le glacis des démocraties populaires pour édifier un bloc monolithique sous contrôle soviétique. Entretenant l’agitation à l’ouest, les PC avaient pour mission de laisser les mains libres àStaline de l’autre côté du rideau de fer. 

 

Un des premiers objectifs est la dénonciation du plan Marshall et de la civilisation américaine. Dans ce combat la propagande communiste mise sur de nombreux alliés potentiels, écrivains, intellectuels, universitaires, qui régulièrement instruisent le procès de la culture de masse.

 

Mais l’offensive est aussi menée contre le gaullisme du RPF et la 3e force qui repose sur une alliance des socialistes et des républicains populaires. Cette offensive se double d'une travail apologétique au service du marxisme léninisme, du prolétariat et de la paix. 

 

Dans les positionnements des intellectuels on distingue un premier cercle composé des compagnons de route alliés quasi inconditionnels et un deuxième cercle composé d'intellectuels plus critiques, pas forcément marxistes, mais estimant l’alliance nécessaire soit parce que le PC est le parti de la classe ouvrière, soit parce que les succès du RPF sont analysés comme le début d'une fascisation du pays. 

 

La scission titiste (maréchal Tito dirigeant de la Yougoslavie) de 1948 sème le trouble parmi eux et opère un clivage entre les inconditionnels qui reprennent les slogans staliniens contre les communistes yougoslaves et ceux qui gardent leur sympathie à Tito.

 

Certains intellectuels se rangent sans hésitation dans camp occidental tel que Raymond Aron. Il est le premier en France à formuler sans équivoque les données de la Guerre froide et l'obligation politique de choisir son camp. « Le Grand schisme » (juillet 1948) essai de synthèse sur la situation politique mondiale et sur les problèmes français, atteste la vigueur de cet engagement. Dans ce livre Aron expose le système de la Guerre froide, c'est-à-dire la rivalité de deux blocs rivaux, dont les frontières idéologiques ne coïncident pas avec les frontières étatiques, deux blocs entre lesquels « la paix est impossible et la guerre improbable. » Pour déjouer les plans soviétiques 3 conditions s'imposent aux yeux de Raymond Aron :

 

Le rétablissement des grands équilibres économiques, financiers et monétaires.

 

La restauration d'un pouvoir d'Etat.

 

La lutte décidée contre l'idéologie communiste sur le terrain même des idées de la propagande. 

 

En décrivant la réalité des deux blocs et en assumant l'anti-communisme au risque de se faire insulter par ses anciens camarades, Raymond Aron à tout à la fois prononcé un diagnostic dont les années suivantes confirmeront la validité et donné une leçon de courage intellectuel. 

 

Chapitre 47. Le deuxième siècle.

 

Le livre de Simone de Beauvoir qui sort en 1949 va devenir le livre culte des féministes pour plusieurs générations. Pourtant Simone de Beauvoir était peu féministe, sans doute parce que dès l'âge de 20 ans elle avait été admise dans l'univers des hommes et parce que pendant longtemps elle n'eut aucune conscience politique. 

 

Le deuxième sexe fait scandale parce qu'il décrit sans fard la spécificité physiologique de la femme, sa sexualité, son univers imaginaire. Mais surtout elle dénonce l'alibi physiologique dans la domination ancestrale de l'homme sur la femme. Pour Simone de Beauvoir « La féminité » ne résulte pas de la nature, mais de la culture, d'une culture masculine dominatrice. Elle professe donc l'égalité des éducations féminines et masculines. Elle prône aussi l'égalité sexuelle. Le postulat fondamental du livre est que l'on ne naît pas femme, mais qu'on le devient, que la société des mâles fabrique la femme, la féminité pour mieux l'asservir aux travaux domestiques et à la fonction maternelle. 

 

Ce livre est mis à l'index tant par les catholiques que par les communistes. 

 

Chapitre 48. Haro sur Tito.

 

Staline qui ne supporte pas les manifestations d'indépendance de Tito provoque la rupture en juin 1948. Cette exclusion du kominform provoque la stupeur des intellectuels communistes et des compagnons de route tant est grand le prestige de Tito.

 

Tito pour sa part va maintenir une politique de non alignement tout en s'ouvrant aux échanges commerciaux nécessaires avec l'Ouest. Il va s'efforcer de construire un socialisme original, fédératif et « autogestionnaire » qui deviendra dans les années suivantes un modèle pour la gauche « neutraliste ». 

 

Au mois d'août 1948 au Congrès des Intellectuels de Wroclaw (Poloogne), Sartre et la revue 'Les Temps Modernes » sont dénoncés car défendant une troisième voie en politique, ni capitalisme, ni communisme. C'est sur cette base qu'il accepte la proposition de collaborer à la formation d'un nouveau parti politique, le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire (RDR) qui regroupe des Trotskistes, des Chrétiens de gauche, des Socialistes et d'anciens Communistes. Le RDR se développe tout au long de l'année 1948, mais il ne résistera pas à la brouille entre Sartre et David Rousset un des cofondateurs. Cette troisième voie est aussi celle de Mounier et de la revue « Esprit »

 

Le 12 septembre 1949, l'Humanité révèle l'affaire Rajk. Cet ancien ministre hongrois reconnaît avoir préparé l'assassinat des dirigeants du parti et avoir voulu prendre le pouvoir pour Tito. En réalité il avait eu pour la Hongrie quelques velléités de « résistance communiste à la politique du kominform ». Le procès signifie tout simplement que l'URSS ne tolère plus, ni en Hongrie, ni ailleurs la moindre démarche originale.

 

En décembre 1949Mounier et sa revue publient les articles de deux compagnons de route (Jean Cassou et Vercors) sous le titre générique « Il ne faut pas tromper le peuple ». Tous les deux récusent les accusations du kominform contre Tito.

 

En septembre 1950, Claude Aveline, Jean Cassou, Louis Martin-Chauffier et Vercors remettent à Flammarion un ouvrage collectif « La voie libre » où ils défendent le principe d'une voix libérée du terrorisme de parti. 

 

Le schisme de Tito constitue la première brèche par laquelle certains jettent un regard lucide sur le communisme stalinien. 

 

Chapitre 49. Kravchenko : les carreaux cassés de la Révolution. 

 

Le 24 janvier 1949 s'ouvre à Paris devant le tribunal correctionnel de la Seine, le procès intenté par Victor Kravchenko aux « Lettres françaises » pour diffamation. Le plaignant qui a demandé l'asile politique aux USA au début de l'année 1944 a écrit un livre de souvenirs, traduit en France en 1947 sous le titre de « J'ai choisi la Liberté ». Ce livre décrit les réalités du monde soviétique et apporte un témoignage autobiographique sur le système totalitaire. Le procès dure deux mois dans une salle d'audience bondée. 

 

Durant ce procès Margaret Buber-Neuman témoigne. Âgée de 47 ans, épouse de Heinz Neuman ancien membre du Politburo du PC allemand, disparu en URSS, elle raconte comment elle fut arrêtée sur ordre de Staline, déportée en Sibérie puis livrée à l'Allemagne au lendemain des accords germano-soviétiques et enfermée au camp de concentration de Ravensbrück d'où elle put s'échapper juste avant l'arrivée de l'Armée rouge. 

 

Le Parti communiste utilise toutes ses ressources pour essayer de discréditer ces témoignages mais malgré cela, Claude Morgan et André Wurnser directeurs des « Lettres françaises » sont condamnés pour diffamation et injure publique à 5000 francs d'amende et 50.000 francs de dommages et intérêts. 

 

Désormais il est impossible de douter de bonne foi de l'existence des camps en URSS. 

 

Le 12 novembre 1949, David Rousset lance un appel à tous les anciens déportés des camps nazis pour constituer une commission d'enquête qui demanderait au gouvernement soviétique d'étudier librement « ses camps de travail collectif ». Les communistes contre-attaquent et les « Lettres françaises » accusent David Rousset d'avoir fabriqué de faux témoignages. 

 

Rousset dépose plainte et un nouveau procès en diffamation s'ouvre le 25 novembre 1950. Cette fois les communistes et leurs avocats veulent éviter le défilé des témoins à charge. Ils se livrent donc durant 3 jours à une bataille de procédure visant à prouver l'incompétence du tribunal. Ils n'y réussissent pas et « les Lettres françaises » sont condamnées une deuxième fois pour diffamation. 

 

24 janvier 1950 création d'une commission d'enquête contre le régime concentrationnaire qui travaillera non seulement sur l'URSS mais aussi sur l'Espagne, la Grèce, la Yougoslavie, la Tunisie et l'Algérie. 

 

« Mais la vision anticapitaliste, anti-américaine, socialiste de l'intelligentsia de Gauche place celle-ci dans l'incapacité de voir le mal qui ronge l'URSS. Pour Mounier, Sartre, Merleau-Ponty, il y a certes des camps en URSS, on ne doit pas le nier, on doit même au besoin le dénoncer, mais il faut les replacer dans un contexte global. Le bloc soviétique n'est pas sans tâches, mais il a le mérite d'avoir fait une révolution socialiste, d'avoir comme objectif la construction d'une société véritablement humaine, sans classes, sans victimes, sans bourreaux. Accabler le régime soviétique c'est faire le jeu de l'anticommunisme. »

 

« A l'aube des années cinquante et à l'issue de deux procès retentissants, l'image de l'URSS est brouillée. Il faudra encore plusieurs années aux intellectuels de gauche les plus éminents pour connaître et dénoncer la nature totalitaire du régime stalinien. »

 

Chapitre 50. Contre la littérature engagée. 

 

A partir de 1947 les anciens collaborateurs et autres pétainistes commencent à sortir de leur mutisme. En janvier, Paul Malliavin fait paraître « Les Écrits de Paris », revue mensuelle qui relaie des feuilles confidentielles où les vaincus de la Libération continuaient à s'exprimer. Le succès de la revue permet de lancer Rivarol en 1951 ou Lucien Rebatet reprend du service. 

 

L'académie française reste un pôle de la droite intellectuelle. Pierre Gaxotte est élu en 1953 contre le résistant André Chamson et le duc Lévis-Mirepoix succède à Maurras mort en 1952. 

 

« La plus tenace résistance au « résistantialisme » est conduite par Jean Paulhan, fondateur des « Lettres françaises ». La Libération venue, il supporte de moins en moins les oukases lancés par les écrivains de la Résistance contre leurs confrères qui se sont fourvoyés. A ses yeux les écrivains doivent assumer leurs responsabilités, mais uniquement devant la justice officielle. Les hommes de lettres ne sont pas des magistrats. Cette attitude le place d'emblée au rang des suspects. Bientôt il dépasse le cadre purement littéraire pour en arriver à défendre le principe de l’amnistie politique et il lance une nouvelle revue ouverte à tous les vrais écrivains, quelle que soit leur couleur politique : « Les Cahiers de La Pléiade » (1946) qui compteront 13 numéros jusqu'en 1952. Son ambition finale étant de restaurer l'ancienne NRF ce qui est fait en 1953. Cette résurrection est attaquée par « Les Lettres françaises ». D'autres part elle gène sur le plan de la concurrence littéraire. »

 

« La résistance au résistantialisme et à la théorie sartrienne vient aussi d'une autre génération, celle de Jacques Laurent (Cécil Saint-Laurent), Jean-Louis Curtis, Roger Nimier que l'on va appeler « Les Hussards ». Ils se réclament tous de Paul Morand, Marcel Aymé, Jacques Chardonne et sont tous épris d'une littérature gaie, délurée, mousquetaire, non engagée. Ils sont clairement les héritiers d'une droite largement issue de l'Action française. » 

 

Chapitre 51. L'anti-communisme intellectuel.

 

25 juin 1950, la Corée du Nord attaque la Corée du Sud. Le 27 juin Raymond Aron alarme ses lecteurs sur « l’événement le plus grave survenu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. » 

 

Pour les communistes, la thèse de l'agression sudiste ne se discute même pas et à partir de la contre-offensive victorieuse des troupes américaines, ils vont brandir le drapeau de la paix. Depuis mars 1950, toutes les organisations de base du parti vont se mobiliser pour faire adhérer le plus grand nombre de personnes possible à l'appel de Stockholm. Celui ci lancé par le Mouvement international des Combattants de la Paix téléguidé par Moscou visait à « l'interdiction absolue de la bombe atomique. » En fustigeant l'horreur nucléaire, les communistes cherchent à rallier un grand cercle de sympathie, tout en affaiblissant la lutte idéologique dans le camp occidental. 

 

A côté du mouvement communiste un deuxième ensemble polarise les intellectuels, celui des « neutralistes » qui s'expriment dans « Le Monde », les revues « Esprit », « Les Temps modernes » et « L'Observateur ». Lancé en 1950 par Roger Stéphane, Claude Bourdet et Gilles Martinet, cet ensemble milite pour une ligne socialiste, neutraliste et anticolonialiste. 

 

« L'Observateur » va rayonner de plus en plus dans les milieux universitaires. C'est un journal d'intellectuels pour des intellectuels qui à la fois, limite son champ d'action et concentre son efficacité. Il deviendra « France-Observateur » puis « Le Nouvel Observateur » à partir de 1964.

 

Un troisième ensemble essaye d'exister, celui des libéraux, des démocrates et des socialistes anti-staliniens. Mais malgré le prestige de Raymond Aron, leur audience en France reste limitée tant l'anti-communisme semble insoutenable aux intellectuels de gauche mais aussi à une grande partie de l'opinion chrétienne. 

 

« Doué d'une faculté d'analyse exceptionnelle, Raymond Aron s'impose au fil des années comme le penseur de réputation mondiale du camp occidental, au grand dam de ses anciens amis universitaires et intellectuels de gauche, pour lesquels il est devenu un cerbère du capitalisme américain. Il estime que la meilleure façon d’éviter la guerre consiste à ne pas laisser la « guerre limité » devenir une « guerre totale ». Il faut donc montrer sa force pour dissuader Staline de recourir à l'agression directe, ne pas laisser l'URSS s'assurer une supériorité qui l'inciterait à l'aventure. Cette pensée puise dans l'histoire de la faillite des démocraties face à Hitler. En 1955 il publie « L'opium des intellectuels » qui est place les intellectuels de gauche face à leurs chimères. Il fait scandale et traitant des mythes politiques, de l’idolâtrie de l’histoire et de l’aliénation des intellectuels. Ce livre qui est très mal accueilli à gauche connaît cependant un grand retentissement en France et à l'étranger. 

 

Chapitre 52. Sartre compagnon de route. 

 

Jean-Paul Sartre franchit le pas décisif en 1952. Alors qu'il est à Rome il apprend les dérapages de la manifestation contre Ridgway le 28 mai 1952. Il se lance dans la rédaction d'un immense article « les communistes et la paix » qui sera publié par les « Temps Modernes » en juillet 1952 (puis deux autres parties en octobre-novembre 1952 et avril 1954). Il estime que quiconque est du côté de la classe ouvrière doit être du côté du Parti communiste, dans le camp de l'URSS « car l'URSS veut la paix et le prouve chaque jour. » 

 

Le choix de Sartre en faveur du PCF écorne l'unité des « Temps Modernes ». Il rompt avec Camus, Lefort, Etiemble et Merleau-Ponty.

 

En fait le duo Sartre – Camus cachait une rivalité entre les deux personnalités d'origine sociale très différentes. Camus vient de la classe ouvrière, Sartre de la bourgeoisie. Camus est « exécuté » par Francis Jeanson en mai 1952 (dans les Temps Modernes, il s'interroge sur l'inconsistance de sa pensée).

 

De 1952 à 1956, Sartre devient un compagnon de route discipliné. Sa revue n'émet à l'endroit des Communistes que des critiques de détail. Les « Temps Modernes » s'efforcent de proposer un nouveau « Front populaire. » 

 

L'insurrection hongroise d'octobre 1956 va ouvrir les yeux à Sartre et d'une manière générale provoquer des brèches profondes dans les rangs des communistes et des compagnons de route. 

 

Chapitre 53. 1956. La grande fracture.

 

En 1956, la Gauche intellectuelle, dont beaucoup de communistes, commence à critiquer ouvertement le PCF plus décidé à l'alliance politique qu'à la lutte anticolonialiste. Des organisations propres, des structures d'information, des réseaux de militants se mettent progressivement en place, indépendamment du PCF, parfois explicitement contre lui pour favoriser l'indépendance algérienne. 

 

En juin 1956, « Le Monde » publie le rapport secret de Khrouchtchev au XXe Congrès du PC soviétique. Cette dénonciation des crimes de Staline laisse abasourdis les militants communistes. Arrive le temps du doute qui va s’accroître progressivement et tout saper fin octobre lorsque les chars soviétiques sont lancés sur Budapest pour réprimer l'insurrection hongroise. Ces événements démoralisent une bonne partie de l'intelligentsia communiste et fait des ravages dans les rangs des compagnons de route. 

 

Sartre rompt avec le communiste le 9 novembre dans une longue déclaration à « l'Express ». « Je brise à regret, mais entièrement, mes rapports avec mes amis les écrivains soviétiques, qui ne dénoncent pas (ou ne peuvent dénoncer) le massacre en Hongrie. On ne peut plus avoir d'amitié pour la fraction dirigeante de la bureaucratie soviétique : c'est l'horreur qui domine. »

 

Le double événement de Suez et de Budapest donne un coup de fouet à l'idée d'une « nouvelle gauche » qui se constituerait à l'écart des deux partis dits « ouvriers ». 

 

L'idée va faire son chemin et en 1957 cette nouvelle Gauche fusionne avec le MLP (Mouvement de Libération Populaire), la Jeune République (socialisme chrétien), Tribune communiste (anciens communistes comme Jean Poperen, François Furet), pour former l'Union de la Gauche Socialiste.

 

En 1960, l'UGS fusionne avec le PSA (Parti Socialiste Autonome, né d'une scission de la SFIO en 1958) pour former le PSU (Parti Socialiste Unifié). Ce courant qui ne parviendra jamais à s'imposer contre les deux « Grands » de la Gauche mais qui fournira au futur Parti socialiste quelques uns de ses cadres (Michel Rocard, Pierre Beregovoy) est largement porté par le milieu intellectuel. 

 

Chapitre 54. Le bel automne de François Mauriac. 

 

1952François Mauriac obtient le prix Nobel de littérature. Pourtant, écrivant dans le Figaro ou à La Table Ronde, ses lecteurs supportent de moins en moins ses articles en faveur de la justice au Maroc. En novembre 1953, il quitte ces journaux pour se lancer dans l'aventure de l'Express (créé par Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud). Désormais il publiera chaque semaine son bloc note à la dernière page d'un hebdomadaire de gauche dont la finalité politique est de soutenir Pierre Mendes-France. En entrant à l'Express, il personnalise l'alliance d'un catholicisme de Gauche et d'une gauche nouvelle, laïque, moderne, anticolonialiste. 

 

A partir de 1957 la résistance à la guerre d'Algérie se renforce. 

 

Février 1957, publication dans « Témoignage Chrétien » des lettres d'un chef scout tué au combat et qui relatent les méthodes policières de certaines unités françaises combattantes.

 

« Esprit » publie de nombreux témoignages sur la torture ce qui provoque de multiples saisies de la part du gouvernement.

 

Mars 1957Madeleine Rebérioux et 3 autres femmes fondent un Comité pour la défense des libertés et la paix en Algérie. 

 

Juin 1957, début de l'affaire Audin. Un Comité Maurice Audin est formé en novembre 1957. Il est animé parPierre Vidal-Naquet. Le 2 décembre, une soutenance de thèse in abstenta se déroule à la Sorbonne.

 

Février 1958, publication de « La question » d'Henri Alleg. 

 

Mais le véritable scandale de l'année 1957 est la publication par Raymond Aron de « la tragédie algérienne ». Sans s'attarder sur le problème moral de la torture, il prend fait et cause pour l'indépendance de l'Algérie au nom de la raison. Au moyen de statistiques, il démontre l'impossibilité de faire de l'Algérie, une terre française. C'est la stupeur dans les milieux de droite, dont Aron par sa lutte contre le communisme, est un des porte parole les plus écoutés. 

 

Chapitre 55. Une nouvelle république.

 

Au début de 1958, Jean-Marie Le Pen prend ses distances avec le poujadisme et fonde avec Jean-Maurice Demarquet « Le Front national des combattants ». « La guerre d'Algérie permet le redressement des vaincus de la Libération, anciens collaborateurs, des maurassiens renforcés par une nouvelle génération de trublions que fascinent les paras. »

 

Le PCF paraît atone et incapable de prendre l'initiative de la résistance à la guerre.

 

L'arrivée au pouvoir du général De Gaulle est quasiment condamnée par toute la Gauche. Bien que toujours respecté, il apparaît comme le jouet des factieux et de la rébellion militaire. Mais quelques uns jugent autrement dont François Mauriac qui depuis 2 ans a plusieurs fois suggéré son retour, seul et dernier espoir d'une pacification réelle en Algérie. 

 

La presse de droite et d'extrême droite se rallie à De Gaulle malgré les rancunes à l'ancien chef de la France libre.

 

Les Temps modernes et Sartre par contre prennent position contre lui, Sartre déniant au général la possibilité de devenir le chef d'un état républicain.

 

Pour sa part Raymond Aron estime que De Gaulle, par son autorité et son prestige, a une meilleure chance que tout autre de trouver une solution et de ramener l'armée à l'obéissance. Il lui accorde sa confiance. 

 

Le 28 septembre 1958, 80% des Français ratifient le projet constitutionnel. Dans de nombreuses municipalités communistes et notamment dans la ceinture rouge de Paris, une majorité a voté oui malgré les consignes et la campagne active du PCF pour le non. 

 

Chapitre 56. Algérie au bout du cauchemar. 

 

Le 16 septembre 1959, dans un discours, le général De Gaulle propose 3 options aux Algériens. 

 

La sécession.

 

La francisation

 

L'association d'une Algérie autonome en union étroite avec la France.

 

Pour sa part De Gaulle penche pour l'adhésion de l'Algérie dirigée par les Algériens dans la communauté française. Cette allocution coupe irrémédiablement le chef de la Ve République de ses alliés d'extrême droite et des partisans les plus entêtés de l’Algérie française. 

 

Dans l'armée on assiste à la résurgence d'un intégrisme catholique, d'un « national catholicisme » qui assimile le combat d'apparence coloniale à un vaste conflit de civilisation entre le communisme et l'occident chrétien. 

 

Pour les officiers les plus laïcs, il y a le club Patrie et Progrès (Jacques Gagliardi, Philippe Rossillon) qui défend l'idée de la supériorité économique et politique des pays communistes. Ils veulent refaire l'union en France par un « socialisme patriotique », un « socialisme franco-africain » ce qui signifie engager la lutte contre les possédants et les défenseurs de l'ordre établi. Ils souhaitent créer une Union des Républiques Socialistes Françaises (URSF) indépendante à la fois du camp soviétique et du camp occidental. Ce club ne représentera jamais une force politique mais il contribuera par ses réflexions à doter certains officiers en Algérie d'une conviction « progressiste »

 

Le 4 janvier 1960, Albert Camus disparaît dans un accident de la route. Il n'avait jamais accepté la probabilité de l'indépendance algérienne. Cette revendication lui paraissait une des manifestations du « nouvel impérialisme arabe, dont l'Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que pour le moment la Russie utilise à ses fins de stratégie anti coloniale. »

 

Début février 1960, arrestation des membres du réseau Jeanson (les porteurs de valise). Le procès s'ouvre en septembre devant le Tribunal Permanent des Forces Armées. Ce procès joue le rôle de catalyseur pour la résistance intellectuelle à la guerre. Dès les premières séances, publication du manifeste des 121 qui condamne la guerre et la torture, motive les réseaux d'aide au FLN, encourage les jeunes appelés à la désertion. 

 

En réponse au manifeste des 121, plusieurs centaines d'intellectuels publient le 21 septembre 1960, un « manifeste des intellectuels français » condamnant le manifeste et déclarant que « la guerre d'Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes, conduits par des chefs dont les ambitions personnelles sont évidentes. »

 

« Combat » qui a soutenu De Gaulle dans un premier temps devient le point de ralliement des intellectuels de droite les plus décidés de l'opposition à De Gaulle.

 

« La guerre d'Algérie a propulsé les intellectuels sur le devant de la scène. Comme jamais depuis l'affaire Dreyfus, hors des partis, au besoin contre eux, ils traduisent souvent avec passion, la division profonde des Français sur la politique algérienne. Les catholiques divisés pendant la guerre d’Espagne et pendant l'occupation confirment leur pluralisme. La Gauche intellectuelle dans son ensemble s'émancipe un peu plus du PCF jugé trop tiède pendant la guerre d'Algérie. »

 

Chapitre 57. La guerre est finie.

 

« La période des années soixante est caractérisée par l’avènement de la société de consommation et des loisirs, l'arrivée à l'âge adulte des enfants du baby boom, la fin des idéologies, une révolution médiatique, le fléchissement de la natalité, le rajeunissement de l’Église avec Vatican II et la chute progressive de la pratique religieuse. »

 

Dans la sphère des idées c'est la victoire du structuralisme. « L'important n'est pas de s'attarder sur la causalité des phénomènes, mais de rendre intelligible leur fonctionnement, les liens de réciprocité entre les composants, les arrangements internes à l'organisation, la structure. Le système ainsi défini, non par sa genèse, mais par les réseaux relationnels, les rapports de dépendance mutuelle entre les éléments, les écarts et les différences, est, par sa méthode, une autre façon d'évacuer l'histoire. » (Claude Lévy-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, Louis Althusser)

 

C'est aussi le succès du nouveau roman (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Butor) qui condamne tout à la fois le sujet (le personnage), la narration et l'engagement. Il réaffirme un nouvel « art pour l'art » ou « l'artiste ne met rien au dessus de son travail, et il s'aperçoit vite qu'il ne peut créer que pour rien. »

 

Sous l'effet du développement de la société de consommation Henri Lefebvre montre que les couches les plus pauvres de la société se voient peu à peu exclues du centre des cités pour être entassées extra-muros dans de grands ensembles informes. Le regard critique porte aussi sur les rouages de l'administration, le renouvellement des élites, les verrouillages opposés à la modernisation et à la démocratisation (société bloquée de Michel Crozier).

 

En 1963, dans « Le phénomène bureaucratique » Crozier montre que « le pouvoir bureaucratique centralisé est à la fois omnipotent sur le plan de la routine et impuissant devant le problème du changement. 

 

L'idée régionaliste autrefois de droite et réactionnaire, passe à gauche. La sauvegarde des entités et des minorités ethnoculturelles mobilise toutes sortes de plumes.

 

La lutte anti-colonialiste se transforme en lutte anti-impérialiste et tiers-mondiste (Cuba, Vietnam, Algérie indépendante remplacent dans les cœurs l'URSS) (François Maspero et sa maison d'éditions). En 1965, le livre de Pierre Jalée « le pillage du Tiers Monde » devient une petite bible pour tous les professeurs de gauche. 

 

En 1965 lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, François Mitterrand devient le leader de la gauche et légitime sa position en obligeant le général De Gaulle à un second tours. 

 

Chapitre 58. Le conflit israélo-arabe.

 

La guerre des 6 jours (du 5 au 10 juin 1967) n'est pas une guerre comme les autres. Les intellectuels, commeSartre, sont pris entre deux positions antagonistes. Ils se sentent solidaires des pays arabes, victimes du colonialisme et de l’impérialisme de l'occident, mais ils doivent aussi défendre l'existence d'un Etat dont la naissance a été entérinée par l'ONU, et qui est la terre de refuge des rescapés de la Shoah. 

 

L'opinion occidentale prend fait et cause pour Israël qui, sur les cartes du Proche-Orient, paraît un nain à côté des géants arabes. Le sentiment général est que leur coalition risque de rayer de la carte l'état hébreu. 

 

Le 30 mai en France est lancé un « appel d'intellectuels français en faveur de la paix ». Après avoir rappelé leur amitié pour les peuples arabes et leur hostilité à « l'impérialisme américain », ils affirment vouloir défendre la « sécurité et la souveraineté d'Israël, y compris évidemment la libre navigation dans les eaux internationales. » Il y a néanmoins des voix discordantes . L'Humanité dénonce « les éléments les plus réactionnaires qui poursuivent une campagne de haine contre les peuples arabes et d'excitation à la guerre ».

 

Après la victoire d’Israël, un certain nombre d'intellectuels réagissent et font circuler une nouvelle pétition dénonçant les « visées annexionnistes «  de l'Etat d'Israël qui « participe objectivement à l'offensive générale de l'impérialisme américain. » Sartre refuse de prendre parti et de se déclarer neutre. Il se déclare absent. 

 

« Dans les mois suivants, l'attention se déplace du Proche-Orient à l'hexagone à cause de la conférence de presse du général De Gaulle le 27 novembre. « Certains même redoutaient que les Juifs jusqu'alors dispersés, qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur, n'en viennent, une fois qu'ils seraient rassemblés, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis le 19 siècles « l'an prochain à Jérusalem » ». Depuis la Libération, la question juive est partout refoulée en France. Le retour du refoulé eut lieu en 1967. Sans pouvoir apprécier l'influence de la conférence de presse du général De Gaulle, toujours est-il que l'antisémitisme s'est redressé à ce moment là. Parallèlement, une nouvelle conscience juive émerge en France. »

 

Chapitre 59. 68, Sartre s’enflamme, Aron s'énerve. 

 

« Les journées tumultueuses de mai-juin 1968 en France gardent encore une partie de leur énigme. Imprévues, il n'est même pas sûr qu'en dépit de leur intensité dramatique, elles aient eu une influence en profondeur sur la société et les institutions françaises. Elles ont sans doute marqué une génération, modifié des comportements, aidés la France à entrer dans une nouvelle ère de communication. »

 

« Surpris par l'ampleur des manifestations étudiantes, consécutives à l'évacuation de la Sorbonne le 3 mai,Sartre leur donne sans tarder son soutien. Il signe une pétition qui paraît dans Le Monde daté du 10 mai. Les signataires rattachent tout naturellement le mouvement français aux divers mouvements étudiants aux USA, au Japon, en Allemagne, en Italie..... sans en donner la clef, sans en fournir le sens eux mêmes, sinon en termes très vagues. L'important est d'être avec les étudiants révoltés. Le 15 mai, Raymond Aron se range du côté des enseignants. » 

 

« Sartre et Aron cristallisent sur leurs noms et autour de leur conflit le débat intellectuel de Mai 68, bien que ni l'un ni l'autre n'aient prise sur l' événement. Le 20 mai Sartre accepte d'intervenir dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Il déclare que le PC et la CGT ne sont pas dans la course. « Ce qui est en train de se former, c'est une nouvelle conception d'une société basée sur la pleine démocratie, une liaison du socialisme et de la liberté. » »

 

« Aron tout en reconnaissant des revendications légitimes aux étudiants, estime qu'une faible minorité d'entre eux, à la faveur de la capitulation de beaucoup d'enseignants et grâce à l’innocence politique de la masse des étudiants et des professeurs traditionnels, est en train de réussir une opération totalement subversive. Cette minorité veut acculer le pouvoir universitaire et les pouvoirs publics à l'alternative du terrorisme du « pouvoir étudiant » ou de la fermeture pure et simple, pour une durée indéterminée, des facultés de lettres. Il propose de former un « comité de défense et de rénovation de l'université française » qui se constitue le 21 juin (avecMichel CrozierRaymond Boudon, Jacqueline de Romilly, François Crouzet). »

 

Contre Aron, Sarte défendait l'élection des professeurs par les étudiants, la participation des étudiants aux jurys d'examen, un enseignement pour la masse et non pour l'élite. 

 

L'année 1968 perd un peu plus le communisme dans l'esprit des jeunes militants et dans l'intelligentsia. Le parti s'est défié dès le début du mouvement étudiant qu'il ne contrôle pas. Seul Louis Aragon s'est démarqué du Comité central. Mais la véritable épreuve pour Aragon va venir du « Printemps de Prague ». Le PCF, pour la première fois publie une protestation, le Comité National des Ecrivains un communiqué par lequel il dit sa solidarité avec la « lutte courageuse » de « nos amis tchécoslovaques » contre « l'envahisseur ». 

 

Les début des années 70 verra s'accuser la divergence entre le mouvement d'union de la vieille gauche, socialistes du nouveau PQ et communistes demandeurs d'alliance, et les anciens combattants de mai, décidés à rester fidèles au drapeau rouge ou au drapeau noir. 

 

Chapitre 60. Les heures chaudes du gauchisme de Jean-Paul Sartre à Michel Foucault. 

 

« Les années qui suivent mai 68 forment une période d'agitation continue, de remise en cause profonde de la société dans le droit fil des insurrections du mouvement de mai. » 

 

Jean-Paul Sartre s'engage sur tous les fronts, tandis que l'édition de vieux classiques révolutionnaires connaît un vrai boom.

 

Le maoïsme devient une mode intellectuelle. En avril 1971 la publication du livre de Maria-Antonietta Macciocchi « De la Chine » connaît un grand succès et devient la Bible du maoïsme. Mais il est condamné par le PCF. Désormais c'est la guerre entre les « maos » et les « révisos » (les communistes). Mais les révélations sur la révolution culturelle et la mort de Mao en 1976 provoquent la fin du maoïsme en Occident. 

 

Le terrain des luttes se déplace avec l'ascension de Michel Foucault qui créé en 1971 le GIP (Groupe d'Information sur les Prisons). « Il analyse la société comme une vaste entreprise objectivisation de l'individu par un système de savoirs normatifs, sous lesquels chacun devient un « déviant », « un fou », « un malade » ou un « délinquant ». Aux dispositifs institutionnels du savoir, il faut résister dans une perspective politique et collective. Dans son esprit le GIP a pour finalité d'entretenir un courant subversif. Foucault au-delà du bien et du mal, apparaît à plusieurs reprises comme un prophète de la violence, surpassant les plus gauchistes de ses alliés. »

 

« Dans « Surveiller et punir » (1975), Foucault s'efforce de démontrer la mis en œuvre dans la société contemporaine de ce que Nietzsche appelle « la camisole de force sociale », la convergence des institutions dans la domestication de l'individu, intériorisant les interdits, les compromis nécessaires, l'automutilation des instincts, aux fins d'une société homogène dressée contre la vie. »

 

Le GIP disparaît dès 1972, mais il a donné naissance à une nouvelle forme de militantisme :

 

GIS (Groupe d'Information Santé)

GISTI (Groupe d'Information et de Soutien des Travailleurs Immigrés)

AIDES (Sur le Sida)

 

Dans le même temps Foucault en vient à se substituer à Sartre. Il définit ce qu'était à ses yeux « la fonction politique de l'intellectuel, l'intellectuel spécifique qui travaille dans des secteurs déterminés, en des points précis. »

 

Dans le domaine de l'action spécialisée, l'un des grands mouvements des années 70 est celui des femmes, avec la création du MLF en août 1970.

5 avril 1971, Manifeste des 343 « salopes » pour l'avortement.

1973. Fondation du Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) qui engage les médecins à pratiquer l'avortement.

1974. Vote de la loi autorisant l'IVG jusqu'à 10 semaines de gestation. Elle n'est votée que grâce à l'appui de l'opposition de gauche. Le projet de loi a divisé l'opinion et valu à Simone Veil la haine inexpiable de la droite traditionaliste, toujours prête à secréter l'antisémitisme. Mais en peu de temps, la loi Veil s'impose comme une loi intangible. De toutes les actions et agitations des années « gauchistes », rares ont été celles qui furent aussi efficaces. 

 

Chapitre 61. Les droites se rebiffent. 

 

En 1968, Raymond Aron dirige un séminaire ou on parle de tout, chacun de ses travaux et tous de l'actualité. Personne ne veut manquer une de ces séances, où il s'agit moins d’écouter la doctrine d'un maître révélant le vrai du haut d'une chaire, que d'apprendre à penser. Parmi les membres du séminaire, un jeune étudiant Georges Liebert éprouve le sentiment qu'il faut faire quelque chose face aux événements et lance la revue « Contrepoint » qui veut superposer aux discours majoritaires ambiants une pensée autre. La revue paraît à 2000 exemplaires en mai 1970. Elle est rapidement épuisée. En 1975, Georges Liebert va créer la collection d'essais « Pluriel » chez Hachette. 

 

A la suite d'un différend avec Patrick Devedjian, Georges Liebert quitte « Contrepoint ». En 1978, « Commentaire » succède à « Contrepoint ». La nouvelle revue s'affirme comme le pôle de la pensée libérale au moment où la gauche socialiste alliée aux communistes va prendre le pouvoir. 

 

A l'extrême droite, en 1967 création du Groupement de Recherche et d'Etudes sur la Civilisation Européenne (GRECE) qui fait paraître en février 1968 sa revue « Nouvelle école » puis en 1973 « Eléments ». Un des idéologues de cette « nouvelle droite » développe deux idées maîtresses.

 

Le nationalisme, plutôt que de s'enfermer sous l'horizon hexagonal, doit s'étendre à la défense de l'Europe. 

La droite, pour mener sa révolution conservatrice, doit d'abord lutter sur le terrain des idées, la bataille devant d'abord se gagner chez les élites.

 

Le nationalisme défendu par Alain de Benoist est donc fondamentale raciste (théorie inégalitaire des races) et européen (référence aux « Indo-européens », constituant la matrice d'une civilisation ayant pour fondement la biologie). La Nouvelle Droite opère ainsi une rupture avec le vieux nationalisme français théorisé notamment par Charles Maurras, qui est avant tout d'ordre culturel et historique. Subtilement, la pensée de la Nouvelle Droite substitue à la théorie de l'inégalité des races celle « du droit à la différence » propre à attirer la sympathie des tiers-mondistes plus ou moins naïfs.

 

Dans les années 80, envolée du Front National de Jean-Marie Le Pen qui au contraire de l'idéologie de la Nouvelle Droite réaffirme les stéréotypes du nationalisme hexagonal et populiste. 

 

En 1974, fondation du Club de l'horloge qui cherche à concilier le libéralisme économique et le nationalisme. A partir de 1981, il alimente en idées les hommes et les partis de droite rejetés dans l'opposition ainsi que le Front National à partir de 1985.

 

Jean-Yves Le Gallou, Yvan Blot, Bruno Mégret adhèrent au FN. 

 

Chapitre 62. Les paradis perdus. 

 

En 1973 et dans les années suivantes, les Français se familiarisent avec les noms des « dissidents » soviétiques.

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel de littérature en 1970, publie l'archipel du Goulag en 1973. Ses révélations ne sont pas inédites, mais la différence tient au talent de l'auteur et au nouveau contexte international qui, contrairement aux années de l'après guerre, encourage à la lecture du livre. Le succès du livre est foudroyant et déclenche une polémique de la par du PCF. Le grand débat provoqué par l'archipel du Goulag déborde sur le plan politique pour occuper le champ intellectuel. 

 

En 1975, André Glucksmann (agrégé de philosophie, enseignant maoïste de l'université de Vincennes) publie « la cuisinière et le mangeur d'hommes). Ce livre marque une date symbolique dans notre histoire intellectuelle, s'affichant comme l'acte de rupture d'une partie de l'extrême gauche intellectuelle ou du gauchisme d'avec le marxisme-léninisme. Il y aura désormais une critique de gauche affirmée au régime soviétique et, au-delà, du totalitarisme communiste. La même année Claude Lefort (un des philosophes les plus indiscutables de la pensée anti totalitaire) publie « un homme en trop » où il analyse la pathologie du régime bureaucratique.

 

Dans ce débat, les journaux ont joué un grand rôle, en particulier « Le Nouvel Observateur » et « L'Express ». Par contre « Le Monde » est mis en accusation pour partialité (contre Soljenitsyne)

 

Durant cette période, la critique de l'Etat totalitaire devient non seulement courante dans l'intelligentsia de gauche, mais centrale dans toute la réflexion politique. 

 

1975, « La tentation totalitaire » de Jean-François Revel qui dissèque les responsabilités des socialistes et plus encore, celle des intellectuels dans « cette tentation ». Cette est aussi développée par les revues « Esprit » et « Le Nouvel Observateur »

 

Les « nouveaux philosophes » participent aussi au débat avec la parution en 1977 des « maîtres penseurs » d'André Glucksmann et « la barbarie à visage humain » de Bernard-Henry Levy.

 

La victoire de la gauche en 1981 ne sera pas celle des intellectuels. Nombre d'entre eux se réjouissent de la défaite de Valéry Giscard d'Estaing, mais non sans redouter le malentendu qui risque de naître et de croître entre les militants, les dirigeants, les députés d'un socialisme devenu majoritaire et une grande partie de leur électorat qui s'attend à la « rupture avec le capitalisme ». d'autre part, l'entrée de 4 ministres communistes dans le second gouvernement Mauroy choque le mouvement intellectuel qui, depuis des années, développe sa critique du totalitarisme, duquel les communistes n'ont pas su vraiment se démarquer. 

 

Epilogue. La fin des intellectuels ? 

 

18 avril 1980. Enterrement de Jean-Paul Sartre.

 

20 octobre 1983. Enterrement de Raymond Aron.

 

« Des deux anciens « petits camarades », le plus éclatant, le plus talentueux, celui qui exprimait le mieux la puissance intellectuelle, Jean-Paul Sartre, semblait comme un vaincu de l'histoire vis à vis de celui qui passait seulement pour un « professeur », Raymond Aron. »

 

« Au début des années 80, Jean-Paul Sartre est l'intellectuel fourvoyé et Raymond Aron l'intellectuel lucide, celui qui ne s'est jamais trompé. L'un n'a jamais rêvé que l’impossible, l'autre est couronné des lauriers de la raison raisonnable. »

 

« Jean-Paul Sartre est un séducteur et Raymond Aron n'est qu'un médiateur, ce qui pose le problème des rapports entre la pensée ou la production littéraire et les actes politiques des philosophes et des écrivains. Rien n'est plus décevant que de constater l'impossibilité de toute l'équivalence entre la qualité des œuvres et la pertinence des comportements. En un sens, Jean-Paul Sartre est celui qui tenta de reconsidérer (après 1945), l'écart entre la pensée et l'action. Et en même temps, celui qui peut être illustre au mieux, dans le cas français, les mésaventures de l'engagement. Rivarol en son époque soulignait la spécificité des deux domaines, celui de la philosophie qui est le lieu de l'absolu et celui de la politique qui est celui du relatif, d'approximatif, du moindre mal. De sorte qu'une double tentation saisit l'homme de l'esprit. Ou rester dans le monde de la pureté idéale, qui est celui du langage, mais au risque de s'isoler et de rester sans prise sur le monde, ou accepter trop bien les impératifs de l'univers politique, choisir son camp, devenir un partisan. »

 

« La volonté de coller au réel et l'intention pragmatique président à la création, en 1982, de la fondation Saint Simon, lieu de rencontre original entre intellectuels et décideurs (François Furet, Roger Fouroux, Alain Minc, Pierre Rosenvallon). C'est aussi en ces années que la suspicion à l'endroit des intellectuels se charge d'un contenu « scientifique » grâce aux travaux de Pierre Bourdieu qui met en lumière les stratégies de défenses ou de conquêtes de biens matériels et symboliques, doctrine illustrée par la médiatisation des intellectuels. Le petit écran est devenu un instrument de promotion personnelle ; « l'intellectuel médiatique » le dernier avatar de la corporation » (en particulier cas de Bernard Henri Lévy)

 

« Originellement, l'ensemble des intellectuels apparaît comme une diversité d'hommes ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l’intelligence et qui abusent de cette notoriété pour sortir de leurs domaines et critiquer la société et les pouvoirs établis au nom d'une conception globale et dogmatique (vague ou précise, moraliste ou marxiste) de l'homme. » (Jean-Paul Sartre).

 

 

Fin

 



14/03/2015
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