Winter (J). La 1ere Guerre mondiale. V3-14. La grippe espagnole

CHAPITRE 14. LA GRIPPE ESPAGNOLE. 

 

 

Anne Rasmussen

 

L’épisode pathologique, sans équivalent, communément appelé grippe espagnole possède plusieurs traits caractéristiques : 

 

- Un phénomène d’ampleur mondiale.

- Une période brève.

- Une perception « extrêmement cruelle d’une catastrophe qui prolonge la catastrophe de la guerre, lui fait écho et l’amplifie, et qui ajoute le deuil au deuil. »

 

« Les témoins rendent compte (..) du sentiment de fatalité associé à la grippe, dont nul médecin n’est en mesure de rompre la chaine de contagion, et nulle thérapeutique n’est apte à soigner avec efficacité ceux qui y sont soumis (…) Les récits soulignent les interactions, difficiles à saisir entre le conflit et l’épidémie, incapacité à combattre des unités militaires touchées par la maladie, démoralisation et stress des soldats vis à vis d’un arrière déstabilisé par la grippe, désorganisation de la circulation des hommes, complexité accrue de la démobilisation, en des moments décisifs pour l’histoire de la guerre. »

 

La pandémie grippale dans la guerre. 

 

« L’épisode de « grippe espagnole » est un événement bien circonscrit caractérisé comme une pandémie qui s’est diffusée dans toutes les régions peuplées du monde jusqu’aux régions polaires, en trois vagues successives que connurent la plupart des espaces touchés selon un décalage de quelques semaines, au printemps 1918, à l’automne 1918, et durant l’hiver 1918 printemps 1919. C’est la deuxième phase, la plus virulente et d’une extrême létalité, dont le pic a eu lieu en quelques semaines d’octobre et de novembre 1918, qui constitue au sens strict la catastrophe sanitaire : 90 % de la totalité des décès dus à la grippe espagnole ont été concentrés au cours de quatre mois, d’août à novembre 1918. 

 

La première vague.

 

Les premiers signalements sont effectués le 5 mars par les autorités sanitaires américaines dans un camp d’entraînement de jeunes recrues dans le Kansas. 

 

A partir du mois d’avril, elle est signalée en Espagne (d’où son nom), puis en France à partir du début du mois de mai. Puis elle se diffuse en Allemagne, Grande-Bretagne, Europe du Nord et de l’Est (sauf en Russie), Afrique du Nord, Inde et Chine. En juin ce sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui sont victimes. 

 

« Cette première vague se caractérise par l’ample expansion géographique de la diffusion épidémique, une morbidité explosive, mais aussi une mortalité très limitée propre à rassurer les populations, d’autant plus qu’en juillet, l’épidémie semble avoir pris fin. »

 

La deuxième vague.

 

Elle début au début du mois d’août. La même semaine, elle apparaît dans les ports de Freetown (Sierra-Léone), Brest (France), Boston (USA). 

 

En septembre, l’ensemble du continent européen, sauf la Russie) est touché. Puis ce sont les USA dans leur globalité, l’Afrique du Nord, l’Inde, la Chine, la Corée, la Nouvelle-Zélande. L’Australie est atteinte en janvier 1919. A ce moment là, l’ensemble des régions habitées du monde, a été touché par cette maladie. 

 

La troisième vague

 

Les régions touchées précédemment sont de nouveaux touchées, mais avec moins de virulence.

 

« Le temps fort de la pandémie grippale se déroula en concomitance avec le conflit, qui traversait alors des enjeux militaires cruciaux : les offensives allemandes du printemps, l’arrivée en Europe du corps expéditionnaire américain, la contre-offensive alliée décisive de l’automne 1918. La pandémie affecta également des moments forts de la fin de la guerre, de l’armistice à la démobilisation, avec le rapatriement des troupes et des prisonniers, et la poursuite des opérations sur les théâtres orientaux. (…) Le bonheur qu’éprouvaient les populations civiles au terme du conflit était, pour certaines, absorbé par un nouveau malheur. »

 

La survenue de cette épidémie a posé de nombreuses questions dont la première concerne l’origine. Plusieurs hypothèses furent développées : 

 

- Chaque camp se renvoya la responsabilité du début de la pandémie. Cette thèse « de l’origine adverse de la grippe, se développa comme un élément des cultures de guerre qui favorisaient la construction d’une vision délétère de l’ennemi. » Elle fut donc considérée comme une arme de plus dans l’arsenal adverse.

 

- « Alors que dans les pays belligérants l’information sanitaire, particulièrement sensible, était sous le boisseau de la censure, elle pouvait circuler librement en Espagne. » C’est donc pour cela qu’elle fut appelée grippe espagnole, car il n’y avait pas de censures sur la maladie.

 

- La troisième hypothèse considérait que la grippe était venue dans les bateaux amenant les renforts américains.

 

De nos jours, c’est plutôt la dernière hypothèse qui est la plus probable. 

 

« Toutes les réflexions sur le lien entre grippe et guerre s’accordent cependant sur les conditions extrêmement favorables que la guerre a occasionnées : concentration et brassage des hommes en masse, circulation accrue et rapide, à travers les continents, des troupes, des soldats mobilisés ou démobilisés, des permissionnaires, des rapatriés, incorporation des nouvelles classes, autant de circonstances propre à rendre compte d’un phénomène pathologique hors norme. »

 

Quels effets la grippe espagnole a-t-elle pu avoir sur l’issue de la guerre ? C’est une question qui a été très longuement débattue. 

 

- L’épidémie a pu en effet enrayer le bon fonctionnement de l’organisation militare, certaines unités entières ayant été à un moment donné hors de combat.

 

- Elle fut aussi instrumentalisée par les différents états-majors. Pour les alliés, elle ne joua aucun rôle, alors que les Allemands estimèrent par la suite, que l’épidémie avait couté 900.000 hommes à la première offensive de printemps.

 

La virulence exceptionnelle de cette grippe, peut-elle être imputée aux circonstances créées par la guerre. 

 

« Les pays les plus touchés par la pandémie, et ceux où la mortalité fut la plus importante, n’ont pas été les pays belligérants. Une manière de souligner que la question des interactions entre grippe et guerre est multifactorielle et ne peut se résoudre en une pesée d’impacts et d’influences. »

 

Un événement pathologique et ses incertitudes.

 

- Du point de vue médical, l’épidémie forme « une configuration hybride construite par des récits multiples élaborant chacun leur point de vue sur l’épidémie. Il n’y avait pas alors d’unité des savoirs sur la grippe, et l’explosion sans précédent de la moralité accrut le caractère énigmatique et inquiétant d’une entité pathologique qui n’était pas maîtrisée. »

 

- Du point de vue clinique, cette épidémie a été marquée « par une grande brutalité des atteintes et leur caractère foudroyant ; l’incubation était très brève, d’un à trois jours, et l’on tombait gravement malade en quelques heures. Les victimes de la grippe éprouvaient une grande variété de symptômes : fortes fièvres, maux de tête, intenses douleurs musculaires et osseuses, inflammation du pharynx et de la gorge, état de prostration, et également, selon les cas, toux, douleurs intestinales, nausées, douleurs nerveuses, état dépressif. »

 

Mais la terreur inspirée par la grippe espagnole est aussi provoquée par le fait que dans certains cas, elle est à l’origine de complications pulmonaires qui en augmentent la mortalité. « Dans ces cas de pneumonies fulminante, les poumons devenaient hémorragiques et le manque d’oxygène provoquait la cyanose qui donnait au visage des mourants la couleur bleutée si effrayante pour leurs proches. Quand ils en réchappaient, les patients ne se remettaient que lentement de leur état de faiblesse après une période de préservation et d’alitement. »

 

L’extrême contagiosité de la maladie était aussi une caractéristique qui contribuait à augmenter la terreur. 

 

Une difficulté apparut dans l’identification de la source pathogène du fait du caractère brutal des flambées. Et dès le début les médecins notèrent que c’étaient de jeunes adultes de 20 à 40 ans qui étaient frappés majoritairement au lieu des population habituelles (jeunes enfants et personnes âgées). 

 

Rapidement une polémique sur les causes de cette maladie se développa et opposa deux thèses :

 

- La grippe était une infection de l’appareil respiratoire par streptocoque et pneumocoque. « Dans cette approche, il s’agissait de rapporter l’inconnu de la grippe espagnole au connu qu’avait constitué l’épidémie d’influenza de 1889-1890, première pandémie grippale de l’époque moderne du rail et de la vapeur. »

 

- Cette épidémie était une maladie spécifique, « une entité morbide causée par un germe encore inconnu qu’il importait de mettre au jour. »

 

A cause de ces hésitations, « une grande impuissance thérapeutique qui prévalut dans le traitement de l’épidémie. » (…) « A minima, les soins étaient d’ordre préventif, dont l’armée se fit le relais pour les militaires. (…) Au-delà, le corps médical sollicitait les moyens d’une thérapeutique traditionnelle qui soignait les symptômes : médicaments anti-fébriles comme la quinine, agents de désinfection rhinopharyngée comme l’huile goménolée, ou encore méthodes à toute épreuve de l’arsenal antique comme la saignée. Plus spectaculaires furent les innovations qui cherchaient à répondre par des méthodes inédites à la gravité de la situation. Les traitements de choc furent très sollicités, soit à l’ancienne, mais dans de nouvelles indications, comme les abcès de fixation, soit sous des formes nouvelles, comme les abcès de fixation, soit sous des formes nouvelles, comme les injections de métaux colloïdaux, tels l’électragol ou la collobiase d’étain. Surtout, signe que la grippe espagnole avait émergé dans l’ère bactériologique, on fit appel aux vaccins et aux sérums, même en l’absence d’étiologie précise de la grippe. Un intense effort d’expérimentation mené en Europe et aux Etats-Unis, dans des lieux de recherche très variés, conduisit à la mise au point de multiples traitements préventifs ou curatifs. »

 

Gérer la crise dans les sociétés en guerre.

 

Ce qui spécifie le temps fort de l’épidémie est la désorganisation de la société qu’elle provoqua. « A l’apogée de la crise, il fallut gérer les problèmes concrets causés par la surmortalité : afflux d’inhumations, impossibilité de conserver les corps en surnombre dans les hôpitaux surpeuplés, défaillances des moyens et des personnels (en particulier médicaux) pour assurer le traitement individualisé des morts. »

 

Les réponses des politiques de santé publique. 

 

- Isolement rapide et rigoureux des malades, puis séparation des grippés simples des grippés graves. Espacement des lits (on estimait que la contagion diminuait au-delà de 1,50m).

 

- Désinfection collective et individuelle sur l’environnement (désinfection des locaux, du linge, de la literie, désinfection des lieux publics)

 

- Intervention sur les circonstances favorisant la maladie : augmentation des rations alimentaires, chauffage, allégement des activités. « Toutes ces dispositions demeuraient sans effet, mais elles transmettaient le signal que, en haut lieu, des mesures étaient prises. »

 

« Sur le plan sanitaire, la majorité des autorités civiles et militaires renoncèrent à toute politique de cordon sanitaire, qui avait pourtant constitué le modèle classique de gestion des épidémies depuis les années du choléra : pas de fermeture des frontières, sauf à de rares exceptions comme au Portugal, qui fut isolé par voie terrestre du reste de l’Europe par un cordon sanitaire. » Il n’y eut pas non plus de mesures de quarantaine. 

 

En direction de la vie civile, « la priorité fut accordée à la préservation de la vie économique et sociale, au détriment de mesures autoritaires de restriction de la circulation ou de l’activité. »

 

En direction de la vie militaire, « la ligne de conduite du commandement, dans les pays belligérants, fut de constamment privilégier, à court terme, le maintien des effectifs et la sauvegarde des troupes en état de combattre. »

 

Le bilan démographique est difficile à établir. 

 

Dans les années 1920, Edwin Jordan estime le nombre de morts à 21,6 millions sur 1,811 milliard d’habitants. 

 

Dans les années 1990, les chiffres sont constamment revus à la hausse :

David K Patterson et Gérard F Pyle fournissent une fourchette de 30 à 40 millions de morts.

Nall P A S Johnson et Jurgen Muller, émettent l’hypothèse d’un taux de mortalité de 2,5 à 5 % soit un bilan de 50 à 100 millions de morts :

550.000 morts aux USA 

50.000 morts au Canada. 

13.000 en Australie.

6.000 en Nouvelle-Zélande

240.000 en France (dont 33.300 dans l’armée)

450.000 en Russie

Entre 250.000 et 300.000 en Allemagne

 

Epilogue

 

« Dès sa survenue en 1918, l’épidémie ne cadra pas avec l’histoire à succès de la victoire des services de santé contre les épidémies de guerre, histoire qui semblait ouvrir une nouvelle ère pathologique. En effet, la soudaineté de l’attaque grippale mit à l’épreuve le triomphalisme sanitaire qui, au cours même du conflit, avait institué le laboratoire comme l’élément moteur de la victoire sur les maladies infectieuses. Pour la première fois s’était inversée la certitude statisticienne d’avant-guerre selon laquelle la maladie tuait plus que le feu. (….) Aussi quand surgit la grippe, les services de santé affichèrent un déni, non pas de la grippe elle-même, mais de son lien avec la guerre et donc avec sa prise en charge militaire. »



26/10/2018
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