Winter (J). La 1ere Guerre mondiale. V3-1. Les couples

CHAPITRE 1. LES COUPLES

 

Martha Hanna.

 

A cause de la conscription pratiquée en France et dans toutes les armées européennes, forte proportion des hommes mariés dans les armées (on peut avoir jusqu'à 50% d'hommes mariés). Par contre en Grande-Bretagne et dans les dominions où il n'y avait pas de conscription, la proportion d'hommes mariés chuta d'une manière importante. « Il était entendu qu'un homme marié avait envers sa famille des obligations aussi légitimes et immédiates qu'envers le roi et le pays. Néanmoins, les hommes mariés n'étaient aucunement absents des listes de recrutement des forces britanniques, canadiennes ou, dans une moindre mesure, australienne. »

 

« Il est donc clair que la Grande Guerre ne fut pas seulement livrée par de jeunes gens frais émoulus à peine sortis de l'école et dont les souvenirs d’aliénation et de colère contre la société civile, après la guerre, ont si puissamment influencé la mémoire populaire. Pourtant, le soldat marié de la Grande Guerre a quasi disparu de la mémoire historique. Ses expériences, les liens qu'il conserva avec son foyer, les angoisses particulières que sa femme et lui durent affronter en tant que couple séparé par les combats, demeurent des aspects de la guerre trop peu examinés. En nous penchant sur l'expérience des couples mariés en temps de guerre, nous pouvons étudier comment maris et femmes s'efforcèrent de combler le fossé physique et existentiel qui séparait les combattants des civils ; comment la guerre provoqua des changements temporaires (et, parfois, permanents) dans les formes de la vie conjugale ; et comment les couples affrontèrent et surmontèrent -s'ils n'en furent pas victimes- les tensions associées à la séparation et aux angoisses de la guerre. »

 

Paradoxalement la guerre mis en lumière de nombreuses unions « irrégulières », « parce que le service militaire obligea l'Etat à reconnaître les besoins et intérêts légitimes des couples non mariés, qu'il avait ignoré jusqu'ici. L’État devait couramment verser des allocations de séparation aux femmes et familles des hommes enrôlés, indépendamment du statut de leur union au regard de la loi. ». En France l'Etat encouragea les mariages par procuration pour régulariser ces unions libres.

 

Par contre dans certains pays, cette reconnaissance officielle des unions libres provoqua des controverses et des contestations (en particulier au Canada). Il ne fallait pas porter « atteinte au noble statut du mariage et à toutes les femmes mariées au regard de la loi, et il n'était pas question de supporter cet affront sans protester. »

 

« Ecrire des lettres -ce fil invisible qui liait le front intérieur au front militaire de tous les pays combattants- était une activité essentielle au bien être de toutes les familles en temps de guerre : parents et fils, sœurs et frères, maris et femmes, tous gardèrent le contact à travers une correspondance régulière (voire quotidienne, dans le cadre de nombreux couples mariés). Dans les lettres échangées entre maris et femmes, nous percevons le désir intense de nombreux soldats (pas de tous) de partager avec leurs épouses des descriptions de la vie sur le front qui ne négligeaient ni l'ennui de la vie militaire ni la terreur intermittente. Au-delà de l'envie de donner à leurs femmes une idée de la vie sous l'uniforme, les soldats mariés espéraient aussi que leur correspondance leur permettrait de demeurer liés à la routine de la vie domestique. »

 

Pour les couples, l'idéal était d'écrire tous les jours, mais cette promesse n'était pas forcément facile à réaliser du fait des conditions du combat, la censure et une fiabilité de la poste pas toujours optimale.

 

« Que les maris et les femmes s'écrivent régulièrement était une chose acquise. La teneur de leurs lettres dépendait cependant de leur capacité et de leur empressement à faire fi des contraintes et de l'intrusion de la censure ; de leur aptitude à décrire honnêtement leurs situations, militaires ou domestiques ; et de leur facilité à confier leurs désirs les plus intimes. Comme tous les correspondants de guerre, les couples devaient tenir compte de la censure militaire et, même si sa sévérité pouvait varier sensiblement d'un pays à l'autre et, au sein de chaque armée, suivant les grades, maris et femmes apprenaient à ajuster le contenu de leur correspondance pour satisfaire les censeurs ou les contourner. »

 

Ce besoin d'écrire et de décrire était partagé par toutes les classes sociales. Mais «rendre en mots la réalité du front occidental était, bien entendu, une tâche souvent sinistre, et beaucoup d'hommes répugnaient à accabler leurs femmes des scènes les plus dérangeantes. Une sorte de compassion peinée les poussait néanmoins fréquemment à évoquer sans détour leur vie sur le front. L'omniprésence de la mort les persuadait de la nécessité de préparer leurs femmes à leur possible disparition. (…) Hanté par toutes les horreurs de la guerre, maint soldat se focalisait sur une image omniprésente : la présence dérangeante, partout, d'innombrables cadavres sans sépulture.»  

 

Ce type de lettres rapprochait les familles car elles permettaient aux épouses d'imaginer « à la fois les routines et les dangers bien réels de la vie militaire.Mais, dans le mesure où cette correspondance offrait aussi aux soldats du front l'occasion d'occuper (au moins par la pensée) leur place coutumière au foyer, elle les aidait également à préserver à bien des égards leurs identités civiles de maris, pères et amants. Les pères pouvaient ainsi imaginer leurs enfants jouant ou peinant sur leurs devoirs.... »

 

Dans le domaine économique, les « couples s'efforcèrent, avec un bonheur variable, de relever les défis économiques nés du manque de main d’œuvre, de l'inflation et des pénuries alimentaires (particulièrement dures en Allemagne et en Autriche-Hongrie, mais moins dures chez les alliés). « Le stress économique n'en pesa pas moins sur les maris et les femmes, les amenant à ponctuer leur correspondance de lamentations incessantes. Aisé ou appauvri, le soldat redoutait que la guerre n’obligeât sa femme et ses enfants à affronter un avenir de pénurie. »

 

Autre souci pour les maris au front : le surmenage des femmes à cause des multiples tâches qu'elles devaient assumer. « Pour atténuer le poids du surmenage et de l’angoisse oppressante qui assaillait leurs épouses sur le front intérieur, leurs maris les encourageaient à s'installer chez des parents, dans leur belle-famille ou chez d'autres « femmes de guerre. » » (A Lyon ce phénomène concerne un tiers des veuves de guerre).

 

Pour le soldat marié la permission « qui fait miroiter de multiples promesses » occupe une place tellement importante qu'elle figure tout le temps dans la correspondance quel que soit le grade et la nationalité du soldat. « Les retrouvailles sexuelles , on ne s'en étonnera pas, étaient l'aspect le plus ardemment attendu des permissions et, fait plus surprenant, il en est souvent question dans les lettres échangées pendant la guerre entre maris et femmes. Les soldats français et leurs épouses vécurent très mal l'introduction d'une censure plus rigoureuse, fin 1916, parce qu'elle exposait leurs secrets les plus intimes au regard salace d'étrangers. Mais le censure ne fut pas dissuasive. »

 

L'absence prolongée a-t-elle été source d'infidélité ? Cette idée va devenir un thème récurrent de la littérature de guerre (ex des Croix de bois de Dorgelès). Si certaines femmes trompèrent effectivement leurs maris, cette infidélité ne fut pas aussi répandue qu'on pourrait le croire. D'autre part cette infidélité conjugale allait dans les deux sens. Et « il n'en n'est pas moins difficile de déterminer combien d'hommes mariés se livrèrent à des activités extraconjugales au cours de la guerre que de savoir combien d'épouses le firent. » (Selon Jean-Yves Le Naour, environ 8% des soldats français qui servirent entre 1916 et 1919 furent traités pour des maladies vénériennes sans qu'on puisse distinguer entre les hommes mariés et les célibataires. Mais on peut atteindre de taux de 18% pour les soldats Néo-Zélandais).

 

« L'infidélité des femmes passait pour une grave offense morale contre les maris qui risquaient leur vie et leurs membres sur le front et, plus généralement, contre la nation elle-même. Les femmes qui trahissaient leurs maris étant jugées indignes de toucher les allocations de séparation versées aux femmes de guerre, l'Etat se donnait la peine d'enquêter sur les accusations d'infidélité. »

 

« La vie de couple en temps de guerre pâtit de la frustration de la séparation, de l'intensification des épreuves économiques et de la peur de l'infidélité. Nonobstant ces obstacles, maris et femmes travaillèrent avec des degrés de réussite divers, à perpétuer l'affection au sein de leurs couples, le bien-être de leurs familles et cette camaraderie qui les réconforta dans les moments les plus noirs. Si imparfaits que fussent leurs talents épistolaires, ils cultivèrent leur couple par correspondance. Les lettres du front intérieur transmirent davantage les horreurs du combat qu'on ne l'a cru jadis : les femmes ne savaient pas de manière immédiate, dans leurs tripes, ce que servir sur le front occidental signifiait, mais la plupart savaient bien que c'était épouvantable. »

 

Au moins 2.000.000 de veuves dont plus de 600.000 en France un peu moins de 600.000 en Allemagne, 400.000 dans l'Empire austro-hongrois, 239.000 en Grande-Bretagne et presque 200.000 en Italie. Le plus souvent un appauvrissement fut le résultat de ce veuvage.

 

Si après la guerre il y eut une recrudescence des divorces, ce fut souvent les mariages conclus à la hâte au cours de la guerre qui furent les plus fragiles.

 

« Chacun des grands pays combattants avait mobilisé bien plus d'un million d’hommes mariés. La plupart rentrèrent chez eux, retrouvèrent leurs épouses et leurs familles, et restèrent mariés. »



07/12/2014
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